Genève

A Genève, la laïcité est le terrain miné de la République

Les Genevois doivent se prononcer en février sur une nouvelle loi régissant les rapports entre l’Etat et les communautés religieuses. Le sujet divise, comme le montre une polémique née d’une conférence organisée à la Haute Ecole de travail social. Une question écrite urgente va être déposée au Conseil d’Etat

«Sacrées rencontres.» C’est avec ce jeu de mots que la Haute Ecole de travail social (HETS) organise conférences et débats, les 14 et 15 janvier, sur la place des religions dans le travail social. Une initiative d’étudiants qui irrite beaucoup de monde à Genève, dans le contexte tendu de la prochaine votation sur la loi sur la laïcité de l’Etat (LLE), soumise au peuple le 10 février prochain.

L’Association suisse vigilance islam (ASVI) s’en est émue la première. «Cela pose problème d’organiser ce colloque public pendant la campagne de votation, estime sa présidente, Mireille Vallette. Car il suffit de lire le programme pour s’apercevoir qu’il n’y aura pas de débat, juste de la publicité pour la tolérance à l’égard du voile islamique.» Dans une lettre ouverte adressée aux directions d’institutions sociales de Genève, les étudiants affirment en effet clairement que l’interdiction faite aux fonctionnaires d’afficher leurs appartenances religieuses – un des points de la loi – est contraire au principe de non-discrimination. L’ASVI a donc interpellé la conseillère d’Etat Anne Emery-Torracinta.

"Loi Maudet"

Elle n’est pas la seule. L’association La Laïcité, ma liberté, créée pour contrer les référendaires à la LLE et qui réunit une centaine de membres de toutes les couleurs politiques, va aussi écrire à la ministre. Et la députée PLR Natacha Buffet-Desfayes, par ailleurs membre de cette association, va déposer d’ici peu une question écrite urgente au Conseil d’Etat: «Nous allons l’interroger sur le calendrier de ce colloque, qui nous semble problématique, ainsi que sur le mélange des genres au niveau du contenu. Les propos du programme sont souvent orientés et opposés à la laïcité. Les intervenants ne sont pas neutres, on y retrouve une élue référendaire contre la LLE [Jocelyne Haller, députée d’Ensemble à gauche], mais personne de favorable à la loi. Le débat n’est donc pas social et déontologique, mais clairement aussi politique.» Contacté, le Département de l’instruction publique botte en touche pour l’instant, rappelant que «la HETS est souveraine et indépendante et que cette manifestation est de sa responsabilité».

Ces passes d’armes ne seraient qu’anecdotiques si elles ne révélaient un sujet hautement sensible à Genève. La «loi Maudet», appelée désormais ainsi en raison du magistrat à son origine, qui remplace celle de 1907, a provoqué des débats nourris au parlement, quatre référendums et des recours en justice pour le cas où elle serait adoptée. Si l’objectif général de la LLE est de cadrer les relations entre l’Etat (dont la neutralité est réaffirmée) et les communautés religieuses, c’est spécifiquement la place de l’islam qui alimente la discussion. En effet, la loi proscrit les signes extérieurs d’appartenance religieuse, s’agissant des représentants de l’Etat: fonctionnaires du canton, des communes et des établissements de droit public en contact avec les usagers, mais aussi députés du Grand Conseil et des conseils municipaux – un point rajouté par le parlement sur proposition de la droite.

Ce qui ne plaît pas à la gauche, qui y voit une discrimination à l’égard des femmes musulmanes voilées. «La laïcité n’a rien à faire avec la tolérance qu’on doit observer dans la vie privée, mais avec la neutralité, affirme Jean Romain, PLR et président du Grand Conseil, résumant la pensée de la droite. Cette loi ne brime pas la liberté de conscience, elle la cadre.»

Point financier

Autre point d’achoppement: la contribution religieuse volontaire, prélevée par l’Etat et jusqu’ici réservée aux trois Eglises historiques – protestants, catholiques romains et chrétiens. La LLE ouvre désormais cette possibilité payante à d’autres communautés, mais avec passablement de conditions, comme la soumission des comptes annuels révisés par un réviseur externe ainsi que la liste des contributeurs, Etats, entités publiques et personnes morales ou physiques, Suisses ou étrangers. Enfin, l’interdiction de manifestations religieuses culturelles sur le domaine public fait l’objet d’un recours du Réseau évangélique genevois.

La loi est défendue par la droite ainsi que par les Eglises chrétiennes et combattue par les socialistes, les Verts, les syndicats et des associations musulmanes et féministes, qui y voient une offensive contre l’islam. «On essaie de greffer à Genève une laïcité à la française avec un texte bancal, estime le député socialiste Cyril Mizrahi. Ce qui cristallise notre opposition, c’est le fait de traiter les élus comme des agents de l’Etat, alors qu’un élu ne représente pas toute la population. L’interdiction des signes religieux des fonctionnaires en contact avec le public peut aussi poser problème. Car alors, une patrouilleuse scolaire ou une maman de jour voilées seraient concernées, ce qui serait un obstacle supplémentaire pour accéder à l’emploi.»

Une opinion qui divise

Cet avis n’est pas partagé par tous les socialistes et les Verts, la gauche étant divisée entre les tenants d’une approche «républicaine», qui voient dans cette loi un rempart contre l’extrémisme et le sectarisme, et ceux attachés d’abord au multiculturalisme, affublés du sobriquet d’«islamo-gauchos».

"Pierre Maudet a voulu une loi qui ressemble à la place Cornavin: faire plaisir à tout le monde, piétons, voitures, deux roues."

Yves Scheller, de la Coordination laïque genevoise

«Ceux-là vont hurler comme d’habitude à la discrimination et à la stigmatisation, ce qui promet une campagne épouvantable, assure Pierre Gauthier, conseiller municipal hors parti en ville de Genève et président du Parti radical de gauche. Mais on ne peut pas à la fois revendiquer la liberté et la soumission, représentée par le voile islamique dans le domaine public. Mieux vaut donc une loi imparfaite que pas de loi du tout.» Il a donc cédé sur la contribution religieuse volontaire, par souci de trouver un compromis.

Fâchant du même coup la Coordination laïque genevoise, qui rejette la loi comme les référendums: «Genève connaît plus de 400 groupes religieux, explique son porte-parole, Yves Scheller. On va s’amuser lorsque le Grand Conseil devra se prononcer sur la validité des demandes. De plus, la possibilité d’interdire provisoirement le port de signes religieux ostentatoires sur le domaine public – disposition prévue afin de prévenir des troubles graves à l’ordre public – pourrait ouvrir un boulevard à la propagande islamiste. Pierre Maudet a voulu une loi qui ressemble à la place Cornavin: faire plaisir à tout le monde, piétons, voitures, deux roues.» S’il a raison, la loi passera, comme plus petit dénominateur commun dans une République où la laïcité est un thème crucial, contrairement au reste de la Suisse.

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