C'est un conflit confessionnel – celui de la bienveillance de l'Ancien Régime genevois à l'égard du Sonderbund – qui a amené les radicaux genevois, emmenés par leur leader James Fazy, à prendre le pouvoir par les armes. La Révolution de 1846 – qui fit 17 morts et 55 blessés – dessina en quelques semaines les bases de la Genève moderne, instaura la démocratie et permit l'adoption d'une Constitution qui consacrait la liberté de la presse, du culte et de l'enseignement. La laïcité de l'Etat consacrée, les radicaux n'ont eu de cesse, dans les années qui suivirent, d'en consolider les bases, dans un combat presque obsessionnel mené par leur conseiller d'Etat Antoine Carteret, qui érigea en dogme l'affirmation de l'Etat et la prééminence du pouvoir civil.

En 1872, une loi soumet à autorisation les corporations religieuses. Trois ans plus tard, elles sont dissoutes et leurs biens dévolus à l'Etat, avant que le dernier évêque de Genève, Gaspard Mermillod, ne soit banni et expulsé hors des frontières. Il faudra attendre, en juin 1907, le vote de la séparation complète de l'Eglise et de l'Etat – que seuls Genève et Neuchâtel connaissent en Suisse – pour réconcilier le canton, en permettant notamment la remise des églises et temples aux paroisses.

L'Etat débarrassé des pressions de l'Eglise, l'enseignement soustrait des tutelles religieuses et les hôpitaux libérés de leur personnel ecclésiastique sont à Genève de grandes conquêtes de la République. Aujourd'hui encore, les séquelles de ces combats demeurent. Ici ou là, en ville et dans les villages, et malgré les brassages de population, les méfiances séculaires se perpétuent.

Les descendants de ceux qui ont évacué soutanes et crucifix veillent encore, et se réveillent parfois. Ils l'ont encore fait récemment lorsqu'une conseillère d'Etat, Martine Brunschwig Graf, sans doute un peu trop fraîchement arrivée sur les terres genevoises pour en saisir toutes les nuances, imaginait subventionner les écoles privées au nom de l'émulation des enseignements. La même qui, ayant vite appris la leçon, a fait interdire, avec la bénédiction du Tribunal fédéral, le port du foulard islamique aux enseignants.

Replacé dans ce contexte, on comprendra bien vite pourquoi le port d'un signe religieux par des étudiantes de la Faculté de médecine appelées à exercer des fonctions soignantes au lit du patient n'est pas, à Genève, une question banale. Car l'affaire se passe dans un hôpital public, qui doit les deux tiers de son fonctionnement au produit de l'impôt, et concerne le citoyen malade, qui est dans une situation de dépendance à l'égard du personnel qui le soigne, comme le demeure l'élève envers son enseignant qui l'instruit.

On touche là au cœur des valeurs de la République – un terme qui compte à Genève – et aux données les plus essentielles du contrat social local.