GENEVE

A Genève, l'Alliance de gauche vole en éclats après avoir mis fin au destin fédéral de Christian Grobet

Dans l'optique des élections fédérales, le Parti du travail et SolidaritéS s'arrangent pour partir seuls et évincer la troisième composante de cette coalition hybride, les Indépendants. Cette implosion de l'extrême gauche pourrait faire le jeu des socialistes et de l'UDC.

«C'est la crise totale, dont les conséquences seront très graves. On nous a complètement trahis.» Députée de l'Alliance de gauche (AdG) au Grand Conseil genevois, Marie-Paule Blanchard-Queloz ne mâche pas ses mots pour dénoncer ce qu'elle considère comme un coup de force. Deux des trois composantes de l'AdG, le Parti du Travail (PdT) et SolidaritéS, ont décidé, lors de l'assemblée des délégués de mercredi soir, de déposer chacune une liste sous-apparentée de 10 candidats pour les élections au Conseil national et une liste commune pour le Conseil des Etats (Jean Spielmann pour le PdT et Pierre Vanek pour SolidaritéS). Cette décision «scandalise» les Indépendants – la troisième composante de l'AdG emmenée par le bouillonnant député et conseiller national Christian Grobet –, qui plaidaient pour le dépôt d'une seule liste. Résultat: ces derniers ne déposeront aucune liste, ni pour la Chambre du peuple, ni pour la Chambre des cantons et se retirent avec effet immédiat de la campagne électorale.

Cette implosion de l'Alliance de gauche ne surprend qu'à moitié, tant la crise couvait depuis longtemps. Elle apparaît davantage comme la résultante de conflits permanents qui n'ont cessé de diviser cette coalition à l'extrême gauche de l'échiquier politique genevois. Dans l'optique des élections fédérales, ce «putsch» pourrait toutefois avoir des répercussions majeures. Pour le conseiller national sortant Christian Grobet, laissé sur la touche, une page se tourne. Ce dernier, comptant parmi les pères fondateurs de l'Alliance de gauche en 1993 après avoir claqué la porte du Parti socialiste, s'en est rendu compte. Jeudi matin, bien qu'en vacances, il tentait de sauver ce qui pouvait encore l'être. En vain. Quant à Jean Spielmann, très contesté au sein de son parti, il n'a pu faire acte de candidature à sa réélection à Berne qu'à une condition: qu'il se retire après deux ans pour laisser la place à un autre membre du Parti du travail. Cela participe aussi d'un choix pragmatique: il s'agit pour le PdT de sauver son seul siège sous la Coupole fédérale. Un siège d'ailleurs sérieusement menacé. Depuis un peu plus d'une année, le parti est en pleine déliquescence. Des combats de personnes et une gestion interne autoritaire et «gérontocratique» ont poussé plusieurs jeunes à la dissidence. Résultat: un nouveau parti a vu le jour, les Communistes, qui se définit comme «la gauche de la gauche radicale institutionnelle». Il présente quatre jeunes candidats dans la course au Conseil national.

Si l'Alliance de gauche vole littéralement en éclats, les raisons en sont multiples. Si l'une d'elles découle de l'opportunisme sans borne du PdT, qui lutte pour sa survie, la principale réside dans le changement stratégique de SolidaritéS. Secrétaire général du mouvement et député, Pierre Vanek l'explique: «Nous nous inscrivons dans une perspective nationale. L'Alliance de gauche genevoise en tant que telle n'a pas d'avenir.» La démarche répond à un slogan: «A gauche toute!» L'objectif est de fédérer les partis d'extrême gauche en Suisse afin d'obtenir cinq sièges aux Chambres fédérales, seuil à partir duquel il est possible de créer un groupe parlementaire et «d'exister comme une force à part entière». Cette plate-forme a obtenu l'adhésion de l'Alternative Liste de Zurich, de la Sozialistische Grüne Alternative de Zoug ainsi que du POP et de SolidaritéS dans les cantons de Neuchâtel et de Vaud.

Ironie du sort: cet appel à l'adoption d'une nouvelle stratégie des mouvements d'extrême gauche avait été signé par Christian Grobet qui, aujourd'hui, fait les frais de ce changement de paradigme. Pierre Vanek explique pourquoi, dès lors, l'ancien conseiller d'Etat n'est plus à même de figurer sur la liste de SolidaritéS: «Nous passons d'une logique cantonale à une logique fédérale. Christian Grobet joue un rôle important au niveau du canton, mais n'a aucune visibilité nationale. C'est une affaire technique, mais je reconnais qu'elle a une charge symbolique importante.» Et Pierre Vanek de refuser l'accusation d'avoir commis le meurtre d'un père spirituel de l'Alliance de gauche: «Un parti ne peut pas se permettre de fonder sa stratégie sur la base d'une logique personnelle.»

Cette volonté de fédérer les extrêmes gauches relève d'un constat: le Parti socialiste suisse (PSS) s'est «distingué» par des positions trop «droitières» dans des dossiers tels que celui des allégements fiscaux au plan fédéral ou encore de la libéralisation du marché de l'électricité. Le refus manifesté mercredi par le Parti du travail et SolidaritéS de soutenir la candidature de la socialiste Christiane Brunner au Conseil des Etats n'est par conséquent que le corollaire de cette volonté d'occuper l'espace laissé à gauche par les socialistes. Appuyer la présidente du PSS aurait rendu «incohérent le message du à gauche toute que nous voulons transmettre», relève Pierre Vanek.

Illustration du climat malsain qui règne au sein de l'AdG: les indépendants sont allés jusqu'à demander des mesures provisionnelles pour empêcher l'utilisation du logo «Alliance de gauche» sur les listes, un «coup de force illégal».

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