L’emprise destructrice d’un jeune sadique

Genève Accusé d’avoir fait subir un enfer à sa copine, le prévenu dit ne se souvenir de rien

Son parcours de délinquant sexuel a commencé à l’âge de 13 ans

Devant la justice

Il est totalement insaisissable. Lucien*, jeune homme voûté et un peu hagard, jugé depuis lundi à Genève pour avoir infligé de dangereuses tortures physiques et sexuelles à sa copine, ne sait pas grand-chose et ne se souvient plus de rien. Une amnésie de circonstance? Un mécanisme inconscient qui lui permet de supporter l’atrocité de son comportement et la réalité de ce qu’il est devenu? Ou un peu des deux? Le prévenu, 23 ans, sorte d’automate de la non-réponse, assure seulement: «Si j’ai vraiment commis ces choses, je le regrette.»

Assise derrière un paravent pour éviter la confrontation avec son bourreau, Léa*ne se remet pas de l’enfer vécu durant les deux ans et demi qu’aura duré cette relation faite d’emprise totale, d’insultes, de terreur et de douleur. La jeune fille explique avoir reçu des coups de couteau dans la cuisse et dans le bras, des coups de poing et de pied au visage, avoir subi des pénétrations avec des objets. Elle a cru mourir la tête plongée dans la baignoire ou encore étranglée avec une chaîne et des câbles électriques.

Le plus dur, dit-elle, c’était les humiliations. «Comme quand il m’a fait boire son urine.» Pourquoi a-t-elle supporté tant d’excès de la part de ce garçon rencontré à 16 ans et avec lequel la relation se limitait à fumer des joints, regarder la télé, jouer à des jeux vidéo et souffrir le martyre? Elle se le demande encore. «Quelque chose me retenait. Il savait appuyer sur mes points faibles. Il ne me laissait jamais de répit. En fait, j’ai toujours eu très peur de lui.»

Ce garçon, qui prenait tant de plaisir à lui faire du mal, s’en faisait aussi à lui-même. «Dans des moments de crise, il se scarifiait et semblait ne rien ressentir», raconte Léa. Elle a tout senti et porte encore les stigmates de ces violences. Une dent cassée, un nez opéré, un mal de dos, une incontinence, et surtout beaucoup d’angoisses. De celles qui empêchent de respirer, de sortir, de vivre et qui l’ont conduite sept fois en hôpital psychiatrique. «Il m’a pris ma personnalité. J’ai l’impression que ça n’ira plus jamais.»

Léa, qui lors de l’enquête a déclaré avoir déjà subi à 14 ans un viol collectif dont les auteurs n’ont jamais été poursuivis, aspire seulement à la sécurité. Son nouveau petit ami, rencontré il y a un an, l’aide sur ce chemin. Mais c’est difficile. «Si elle reste seule la journée, elle se sent mal, explose et parle de suicide», témoigne le compagnon. La mère de la jeune fille parlera d’elle comme d’un «animal tremblant et recroquevillé sur lui-même».

Le prévenu, impassible, écoute en triturant sa montre. Difficile de trouver passé criminel plus précoce que le sien. Lucien n’a que 13 ans lorsqu’il est arrêté une première fois pour avoir forcé deux fillettes de 9 ans à lui faire des fellations sous la menace de représailles et d’un couteau qu’il leur plaçait sous la gorge. A l’époque, il lui est aussi reproché d’avoir contraint des élèves à regarder des photos obscènes enregistrées sur son portable.

Détenu à La Clairière durant trois mois, puis placé dans un foyer éducatif à Delémont, il fait entrer du cannabis et commet de nouvelles agressions sexuelles encore plus graves sur des jeunes filles du centre. Cela lui vaut une condamnation pour viol à 15 ans, encore de la détention et un nouveau foyer. A chaque fois, les rapports décrivent son incapacité à éprouver de la compassion pour ses victimes ou à prendre en compte les sentiments d’autrui. Il n’exprime aucune culpabilité, ni aucune anxiété. Il manque de maturité.

A la faveur d’une brève place d’apprentissage et d’un suivi médico-pédagogique, Lucien retrouve le monde mais les choses dégénèrent très vite. A sa majorité, il ne se plie guère aux obligations de soins, n’arrive pas à garder le moindre job, refuse de verser les indemnités à ses victimes et laisse éclater sa colère. En février 2011, il est mis sous tutelle malgré son opposition et un cadre structuré est préconisé par les médecins.

Ce cadre sera finalement celui de la prison de Champ-Dollon. Il est interpellé par la police le 16 septembre 2011, alors qu’il insulte et menace la mère de Léa qui vient d’être admise à l’Hôpital cantonal, le visage en sang. Il est envoyé en détention quelques jours après, lorsque la jeune fille dépose plainte et raconte son calvaire. «Elle nous cachait tout et on ne pouvait pas imaginer que de telles choses existent», dira la mère au procès. Des violences dont la nature et l’intensité feront basculer Lucien dans la catégorie du psychopathe pervers et sadique.

L’histoire familiale de ce garçon est aussi particulière que sa jeune dérive. Comme frappée d’une malédiction. Sa grand-mère maternelle, dont il est très proche, subit des violences sexuelles à l’âge de 17 ans et tente de se tuer par défenestration quelques années plus tard. Sa mère dit aussi avoir été abusée par un père violent et alcoolique, mais ce dernier est finalement acquitté après un retrait de plainte. Elle accouche de Lucien, dont on ne sait pas très bien qui est le géniteur, alors qu’elle est mineure et a encore des enfants avec deux autres hommes. L’un des compagnons finira d’ailleurs dans la même cellule que le prévenu.

Les services sociaux, mis très tôt sur la piste de cette famille, décrivent l’inadéquation de la mère et de la grand-mère qui n’arrivent pas à inculquer la moindre règle de discipline à Lucien. Ce dernier doit suivre une école spécialisée, traîne dans la rue, est peut-être abusé par plus costaud que lui, insulte ses professeurs et montre toute une série de troubles du comportement. Plus tard, la grand-mère soutiendra que toutes les accusations portées contre son petit-fils sont affabulatoires. Pour elle, c’est toujours la faute des filles.

L’expert psychiatre, le professeur Bruno Gravier, sera entendu mardi matin sur les ressorts tourmentés qui ont fait agir ce garçon et sur la question d’une éventuelle mesure d’internement. En attendant, ce sombre passé, décrit par le dossier et rappelé dans les grandes lignes par le président Stéphane Zen-Ruffinen, n’inspire rien à Lucien qui ne veut pas trop parler ou se rappeler. De même, il ne dira mot de ses déviances sexuelles et de ses tendances sadiques. «Mon seul souvenir, c’est que notre relation se passait bien.» A la question de savoir s’il aimait Léa, le prévenu répond: «Oui, je l’aimais.» * Prénoms fictifs

«Il m’a prisma personnalité.J’ai l’impression que ça n’ira plus jamais»