La crise du Covid-19 propulse une frange toujours plus importante de la population dans la précarité. Face à ce constat, l’Etat a dévoilé mardi un plan d’action pour faciliter l’accès aux prestations et l’accès au logement, mais aussi lutter contre le surendettement. Un dispositif qui intervient dans un contexte de forte tension autour de l’aide alimentaire, en augmentation de 25% depuis novembre. Ce week-end, les associations d’aide aux sans-papiers ont dénoncé un renforcement des contrôles d’identité aux abords du site de Thônex, à la frontière française. Pour éviter que la crainte d’être arrêtés ne décourage les bénéficiaires, le lieu a été fermé et les denrées ont été redirigées vers d’autres lieux de distribution.

A Genève comme ailleurs, la crise frappe de multiples catégories de la population. Aux ménages déjà précarisés s’ajoutent désormais indépendants et travailleurs précaires qui ont vu leurs revenus diminuer, voire disparaître. «La pandémie agit comme un catalyseur des inégalités et dévoile les failles du filet social», souligne le conseiller d’Etat Thierry Apothéloz, chef du Département de la cohésion sociale. L’occasion pour lui de proposer un renforcement du dispositif. «Ces trente dernières années, le canton a mené une politique à court terme en matière de lutte contre la précarité, poursuit le magistrat. Résultat, l’aide sociale est devenue une assurance, ce qui n’est pas son but.» Pour preuve, le canton a enregistré 20% de dossiers supplémentaires entre 2019 et 2020. Parallèlement, le nombre de personnes quittant l’aide sociale a baissé de plus de 5% compte tenu de la difficulté de retrouver un emploi dans le contexte actuel. La durée moyenne de prise en charge s’est elle aussi considérablement rallongée au fil du temps, passant de 32 mois en 2005, à 45 en 2015 et 54 en 2019.

Sept objectifs d’ici à 2030

Simplification des procédures administratives, adaptation des barèmes de l’aide sociale, focus sur les seniors, meilleure coordination entre les services étatiques en cas de surendettement ou encore création d’un nouveau dispositif d’hébergement d’urgence pour les sans-abri: le plan cantonal comporte sept objectifs, destinés à être réalisés d’ici à 2030.

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Sur le front de l’aide alimentaire, destinée aux personnes vivant en dessous du revenu minimum vital, le magistrat se veut rassurant. «On a désormais la certitude qu’il n’y a pas eu d’intervention sur le site de distribution de Thônex, affirme Thierry Apothéloz. Les bénéficiaires ne doivent pas renoncer à venir chercher les provisions dont ils ont besoin. Genève doit rester un canton sûr pour les sans-papiers.» De son côté, l’Administration fédérale des douanes (AFD) dément elle aussi tout contrôle ciblé contre les personnes sans statut légal et attribue l’augmentation des interpellations au Covid-19. «L’AFD n’a par ailleurs pas constaté d’augmentation significative récente du nombre d’interpellations de personnes n’étant pas au bénéfice de titres de séjour valables, ni à Genève, ni dans le reste de la Suisse», précise la porte-parole Tabea Rüdin.

Sans-papiers terrorisés

Au sein des associations, on craint néanmoins que le mal ne soit déjà fait. «Même s’ils ne sont pas directement ciblés, les contrôles inopinés dans les transports publics ou aux abords de la frontière produisent un effet dévastateur sur les sans-papiers qui vivent déjà dans la peur de l’uniforme, déplore Silvana Mastromatteo, fondatrice de la Caravane sans frontières. Certains sont désormais terrorisés à l’idée d’aller travailler et n’osent plus envoyer leurs enfants à l’école.» Des préoccupations partagées par Christina Kitsos, cheffe du Département de la cohésion sociale et de la solidarité en ville de Genève, qui a alerté, avec ses collègues, le président de la Confédération par courrier. «Ces contrôles risquent d’avoir des répercussions sur les autres sites de distribution et d’aggraver encore l’isolement de personnes déjà très vulnérables.»

Selon les associations, les contrôles se sont intensifiés depuis l’automne dernier déjà. D’origine colombienne, Maria*, 26 ans, en a fait la douloureuse expérience. En octobre 2020, elle est contrôlée à la douane de Moillesulaz alors qu’elle est en voiture avec un ami. Tout s’effondre. «Quand j’ai dit que je n’avais pas mes papiers, l’agent a pris des notes dans son carnet, il n’a pas été violent ou méprisant avec moi, raconte-t-elle. Malgré tout, je me suis sentie honteuse d’être traitée comme une criminelle alors que je ne fais de mal à personne, que je travaille.» L’avis d’expulsion suivra quelques semaines plus tard. Un crève-cœur pour la jeune femme venue chercher à Genève l’espoir d’une vie meilleure.

* Prénom d’emprunt