Leur complicité n’aura duré que le temps d’une évasion mouvementée, violente, et finalement brève. Emile et José, de leurs prénoms d’emprunt, ne sont désormais plus d’accord sur grand-chose. Jugés depuis lundi par le Tribunal correctionnel de Genève pour avoir transformé des porte-perfusions en armes et donné des coups aux deux gardiens présents dans l’unité cellulaire hospitalière avant de prendre la poudre d’escampette, les prévenus livrent des récits assez différents de leur projet téméraire.

Envie de fuite

Les faits remontent au 1er août 2015. Emile, un Français de 42 ans, la jambe grièvement mordue par un chien policier lors d’une arrestation pour le brigandage d’une poste dans le Nord vaudois — ce dont il se dit bien sûr totalement innocent — a été opéré aux Hôpitaux universitaires de Genève. A l’époque, l’unité cellulaire du sous-sol est en travaux et il est détenu dans une chambre du septième étage en compagnie de José. Ce ressortissant portugais, 29 ans, souffre de multiples fractures depuis qu’il a sauté par une fenêtre du CHUV et fait une chute de plus de treize mètres. Les intéressés ont tous deux un lourd passé pour des vols avec violence.

Comment l’idée de l’évasion est-elle venue à ces deux patients mal en point? Selon Emile, c’est son camarade de chambre qui en a parlé le jour même en revenant d’un parloir. Toute la manoeuvre se serait décidée à la dernière minute dans l’espoir qu’un proche les attendrait avec une voiture. José dit autre chose: «On en avait parlé plusieurs jours auparavant. J’avais confié combien il m’était difficile d’être loin de ma fille. Je voulais sortir de là et lui aussi. Ensuite, on a pensé que le soir de la Fête nationale était un bon moment. C’est moi qui ai fabriqué les barres métalliques mais c’était seulement pour faire peur, pas pour taper.»

Pluie de coups

La fuite sera pourtant brutale. Emile admet avoir poussé l’infirmière contre un mur puis avoir frappé à six ou sept reprises un des agents de détention, notamment à la tête, non sans hurler des menaces de mort. «J’étais dans le flou. J’avais pris beaucoup de cachets. C’est comme si je me voyais taper», raconte Emile. L’autre gardien, qui s’était d’abord enfermé pour déclencher l’alarme, est sorti pour aider le blessé. Face à la détermination des deux hommes, le surveillant a fini par ouvrir la seconde porte afin de les laisser quitter les lieux.

Représenté par Me Robert Assaël, ce gardien, qui s’en tire avec une petite entaille au doigt, se rappelle de cet épisode traumatisant: «En neuf ans de carrière, c’est le pire moment que j’ai vécu. J’ai eu peur pour mon collègue. J’ai cru qu’il allait mourir sous les coups. C’est pour cela que j’ai ouvert la porte alors que ma mission était de la garder fermée.»

Le collègue en question, tombé au sol dès la première salve assénée par Emile, confirme la violence et la gratuité de l’agression: «Il était extrêmement déterminé. Il m’a dit à deux reprises qu’il allait me tuer et l’autre hurlait pour qu’on leur ouvre la porte. Je me suis vu mourir.» En 11 ans de métier, lui non plus n’avait jamais rien vécu de tel. Blessé à la tête et aux deux bras, le surveillant, conseillé par Me Romain Jordan, ne pratique plus sa profession de la même manière. «Je suis devenu plus sensible et plus suspicieux.»

Vite rattrapés

Les deux fugitifs ont réussi à sortir de l’enceinte de l’hôpital où personne ne les attendait. Emile, diminué et incapable de marcher en raison de son opération au tendon, n’a pas pu aller très loin. Il a été arrêté après s’être traîné sur une centaine de mètres. José, un corset autour du buste, les talons brisés, et les membres inférieurs encore enflés, a réussi à sortir du quartier. Il a finalement été interpellé le lendemain dans une épicerie portugaise d’où il venait de passer un appel à ses proches.

Défendu par Me Simon Ntah, José, affirme n’avoir porté aucun coup. «J’ai seulement agité la barre pour maintenir un des gardiens à distance.» Ce scénario semble confirmé par les plaignants. «C’était très binomique comme situation», précise le gardien qui a eu affaire au seul José et qui n’a pas été touché, hormis l’éraflure au doigt. Emile, défendu par Me Daniela Linhares, tente d’instiller le doute: «Il n’y avait pas de trace de sang sur la barre que j’ai utilisée et l’autre n’a jamais été retrouvée.»

Quoi qu’il en soit, les deux prévenus contestent les accusations de tentative de meurtre et de séquestration retenues par la procureure Rita Sethi-Karam. Seules les violences ou menaces contre les fonctionnaires sont admises. Tout cela sera plaidé ce mardi.