Justice

A Genève, des liens suspects entre des policiers et un patron de la prostitution

Plusieurs agents sont suspectés d’avoir entretenu des contacts trop rapprochés avec un patron de salons érotiques aujourd’hui en détention. L’homme, bien connu dans le milieu, s’en serait même vanté

La police genevoise fait de nouveau parler d’elle. Plusieurs agents sont suspectés d’avoir entretenu des relations trop proches avec un patron actif dans le milieu de la prostitution aux Pâquis aujourd’hui placé en détention. Mais alors que la République s’interroge, aucune réponse ne provient pour l’heure du Ministère public. Le magistrat de tutelle, Mauro Poggia, se borne à réaffirmer sa «pleine confiance» envers les fonctionnaires qui «accomplissent leur devoir avec honneur» et promet de veiller «à ce que la faiblesse coupable de caractère» soit sanctionnée. Mardi après-midi, le député socialiste Diego Esteban a déposé une question urgente écrite dans laquelle il interpelle le Conseil d’Etat sur la surveillance et les mesures prévues.

Selon l’hebdomadaire gratuit GHI et la RTS, l’instance de contrôle interne, l’Inspection générale des services, enquête depuis quelques jours sur une «dizaine», voire une «vingtaine» d’agents cantonaux et municipaux de la police genevoise pour leurs liens avec le patron d’enseignes érotiques arrêté récemment après une transaction immobilière suspecte en Valais.

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A la suite de son interpellation, les enquêteurs de la brigade de criminalité informatique ont découvert dans son téléphone des échanges confidentiels avec des agents qui s’étaleraient sur près de six ans. A cela s’ajoutent «quantité de photos, vidéos et documents prouvant des comportements problématiques, potentiellement illégaux, des agents». Le GHI évoque notamment des infractions telles que la corruption, la violation du secret de fonction et l’acceptation d’un avantage. Le prévenu est quant à lui «suspecté d’avoir bénéficié de nombreux passe-droits».

«Comme un malaise»

Dans le milieu de la prostitution genevoise, ce n’est pas l’affaire en elle-même qui étonne, mais son ampleur. «On avait déjà senti comme un malaise, l’impression d’avoir une taupe parmi nous», confie une professionnelle du domaine. Les soupçons seraient apparus en 2012. «A chaque fois qu’on se retrouvait entre patrons de salons pour parler de certaines pratiques ou de filles, on recevait, dès le lendemain, une descente de la brigade des mœurs à la recherche d’éléments très précis. A force, on a commencé à se poser des questions.»

«Il en était fier»

Selon nos informations, le patron d’enseignes érotiques aux Pâquis, bien connu dans le milieu, se serait ouvertement vanté d’avoir des passe-droits auprès de la police. «Alors que certains sex-shops faisaient l’objet de contrôles mensuels, lui n’était jamais inquiété, témoigne une source qui souhaite garder l’anonymat. Lorsque d’autres patrons de salons se sont confrontés à lui, il n’a même pas nié. Il en était fier.»

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Comment expliquer ce traitement privilégié? «Il était prêt à donner aux policiers toutes les informations qu’ils voulaient, même ce qu’il n’aurait pas dû dire. Auprès de la brigade des mœurs et parfois plus loin, confie notre source. On s’attendait à ce qu’il soit démasqué un jour ou l’autre.» L’enquête permettra sans doute d’établir les liens privilégiés que ce patron entretenait avec certains agents.

Une nomination qui interpelle

Qui, dans la hiérarchie, était au courant de cette enquête? Mauro Poggia l’aurait appris la semaine dernière. Il s’en serait sans doute bien passé, ayant hérité de ce dicastère casse-pipe lorsque Pierre Maudet en a été écarté. A moins qu’il n’espère de ce scandale – s’il n’accouche pas d’une souris – l’occasion de remettre de l’ordre dans la maison police, qui a toujours donné du fil à retordre aux magistrats de tutelle.

Cette affaire sort au moment où la police judiciaire a un nouveau chef à sa tête: Philippe Droz vient de succéder à François Schmutz, parti à l’Académie de police de Savatan. A 52 ans, Philippe Droz a travaillé à la brigade criminelle et a passé cinq ans à la tête des mœurs, notamment. L’automne dernier, le poste a été ouvert et Philippe Droz assurait l’intérim. Mais en pleine affaire Maudet, la pression était forte sur le Département de la sécurité, entre un état-major qui aurait privilégié un candidat et la base, un autre. Avec son art consommé consistant à aplanir les problèmes sans fâcher personne, Mauro Poggia a alors décidé de nommer Philippe Droz, bien perçu parmi les unités de police, et ce jusqu’à sa retraite, qui interviendra dans un an et demi.

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C’est peut-être ce que répondra la Conseil d’Etat à une question écrite urgente posée par le député PLR Murat Julian Alder, qui se demandait pourquoi il avait fallu attendre six mois pour trouver un successeur à ce poste important, au lieu de planifier. La réponse devrait lui être transmise mercredi.

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