S’il fallait attribuer des épithètes à un artificier, viendraient sans doute à l’esprit lyrique, exubérant, baroque, magicien. Il faut, quand on rencontre Cédric Schaller, revoir ce répertoire.

L’homme à qui revient la tâche de tirer le grand feu d’artifice, samedi 12 août, qui clôt les Fêtes de Genève n’a rien du virtuose fantasque que l’imagination se figure. C’est un humble, sobre, la tête froide, plus à l’aise sur le terrain de la réalisation que des émotions. Il n’en disconvient pas: «Cette semaine, c’était la technique et la logistique qui m’importaient. La création artistique, c’était avant.» Et le voilà qui se lance dans l’inventaire du travail à effectuer: bombes pyrotechniques à préparer, points de tir à poser aux bons emplacements, angles à vérifier, distances de sécurité à respecter. Combien de fusées, Monsieur l’artificier? «Zéro! On utilise des bombes, qui n’envoient pas leur moteur en l’air, puisqu’elles sont propulsées par la charge de poudre noire. Au total, le feu comptera 16 000 effets.» Des bombes, des chandelles, des vésuves, des bengales, qui viennent de Chine, d’Italie, de France, de Pologne… Un feu à 700 000 francs (1,2 million avec les infrastructures), financé par les sponsors et la vente des billets. Jeudi, 7000 places sur 9000 étaient vendues, les organisateurs gageant que toutes auraient trouvé preneur samedi.

L’an dernier, il était numéro deux

Cédric Schaller avoue que, il y a encore quatre ou cinq ans, il n’aurait jamais imaginé être aux commandes du grand feu d’artifice. Et puis l’an dernier, il seconde l’artificier en chef, Christophe Berthonneau, du Groupe F, pour le feu du nouveau concept Geneva Lake Festival. Un concept qui prend rapidement l’eau, laissant un déficit colossal. La Fondation Genève Tourisme fait alors machine arrière et décide dans l’urgence de revenir à des Fêtes plus modestes. Avant cet intermède, le grand feu a été confié pendant quinze ans à un autre Genevois, Pierre-Alain Beretta. Difficile de succéder à une quasi-institution? «Ce n’est pas une pression supplémentaire, répond Cédric Schaller. Je viens avec mes idées et on verra bien.»

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Tout en retenue, l’artificier de 34 ans, père de deux enfants. Cédric Schaller n’aime la lumière que lorsqu’elle s’envole vers le ciel noir, sans laisser d’autre signature qu’un éphémère dessin. «La publicité, la notoriété, rencontrer la presse, ce n’est pas mon monde. Je me tiens d’ailleurs à l’écart des réseaux sociaux. Mon travail, c’est juste de faire rêver les gens.» Mais le public est avide et la presse, non moins. Envie de savoir ce qui pousse un homme à orienter sa carrière vers les arabesques de feu. L’interrogation est d’autant plus vive que le parcours de Cédric Schaller ne laissait en rien présumer ce choix. Il fait d’abord l’école d’ingénieurs avant de bifurquer vers un apprentissage de bûcheron forestier. Il travaille ensuite dans la sécurité, puis dans l’informatique. Mais la pyrotechnie est une passion. «Les feux, c’est très suisse, à cause du 1er Août. Chaque commune ou presque y a son feu.» Il se forme à cet art en 2006, et en 2011 fonde la société Easypyro, à Vernier. Avec un chiffre d’affaires entre 500 000 et 700 000 francs par an, sa société lui permet d’en vivre. Artificier, un rêve de gosse? «Comme tous les gamins, j’imagine. Mais je suis peut-être plus fou qu’un autre!»

«Mercenaire de la pyrotechnie»

Ce n’est pas l’impression qu’il donne, le maître des étincelles. Il ne courra pas, samedi soir, après la gloire. S’il est fier, comme Genevois, de tirer le grand feu, il ne cherche pas à offrir la célébrité à Easypyro. Il préfère travailler en «marque blanche», c’est-à-dire pour le compte d’autres sociétés. «Je suis un mercenaire de la pyrotechnie», résume-t-il. En conséquence, il n’a pas le droit de divulguer les endroits précis où il a officié dans l’ombre d’un autre groupe. Disons juste qu’il a déjà illuminé les ciels de Suisse, de France, d’Allemagne, du Maroc et du Koweït. Ce modèle d’affaires est aussi le résultat d’un calcul économique: «Cultiver la discrétion m’ouvre potentiellement tous les feux d’artifice de la planète, sans avoir besoin de démarcher moi-même des clients. Si Easypyro n’apparaît pas trop, les entreprises continueront à m’engager.» Pas fou, Cédric Schaller, on vous l’avait dit. Il se refuse d’ailleurs à rêver plus loin: «Je suis un pragmatique. Je ne vais pas aspirer à tirer un feu du Palais fédéral si un tel projet n’est pas à l’ordre du jour. Le barrage de Verbois me paraît plus réaliste, et encore.»

Samedi, c’est sur la Rade que l’artificier allumera ses gros calibres, 200 millimètres au maximum. Il a même gagné quelques mètres au-delà, en direction de Lausanne, où il a obtenu l’autorisation d’installer des points de tir. Car on ne badine pas avec la sécurité: plus les calibres sont gros, plus le périmètre de sécurité doit être large, pour le cas où une bombe choisirait la tangente. Peut-il se figurer en toute exactitude le feu qui n’est pas encore tiré? «A 90% oui, répond Cédric Schaller. Les logiciels de simulation nous aident à valider les angles, les volumes choisis, les couleurs. Le 10% restant dépend de la météo et du vent.»

Quand la dernière étincelle s’éteindra dans les fumées, Cédric Schaller connaîtra le verdict: «Les applaudissements seront mon premier salaire.» Dans la nuit retombée, il saura alors si la lumière a écrit son nom.