Ce sont deux courbes ascendantes qui se suivent de près. A Genève, le nombre de frontaliers a explosé en une décennie tandis que le Mouvement Citoyens genevois (MCG), un parti qui leur voue une ire farouche, engrange des succès électoraux exponentiels depuis sa création, il y a huit ans. Pour le MCG, les frontaliers sont à l’origine de nombreux maux genevois, à commencer par le chômage. Le message porte. A tel point que la question des frontaliers imprègne de nouveau la campagne pour les élections cantonales du 6 octobre. Le MCG progressera-t-il encore, porté par le ressentiment d’une partie des électeurs contre les travailleurs étrangers?

Sur ce sujet, on assiste à un divorce total entre une vox populi hostile aux frontaliers et les études économiques qui soulignent le rôle économique positif des Français venus travailler à Genève. La question est sensible dans un canton qui souffre d’un chômage plus fort qu’ailleurs en Suisse, et d’une durée plus longue que la moyenne nationale. Mais les autorités se plaisent à souligner que l’écart tend à se resserrer, grâce à une prise en charge plus rapide et proactive des sans-emploi. Fin août, on dénombrait 12 714 chômeurs dans le canton, y compris en fin de droit, soit un taux de 5,4%, contre 3% à l’échelle suisse. Le nombre de bénéficiaires de l’aide sociale a crû de 34% depuis fin 2008, notamment à la suite de la réduction des indemnités de chômage. Parmi les 20 500 bénéficiaires actuels, tous ne sont pas aptes à réintégrer le marché de l’emploi, en raison des problèmes qu’ils cumulent.

Depuis 2005, la thématique frontalière est un leitmotiv du parti d’Eric Stauffer, cofondateur du MCG, dont l’organe Le Citoyen, dans son édition d’août, fait encore sa première cible. «Unissons-nous pour stopper l’invasion des frontaliers», lit-on à la une, avant d’apprendre dès la page suivante que «l’épidémie de frontaliers n’est de loin pas éradiquée».

Par rapport à d’autres partis cousins, notamment l’UDC dont le MCG constitue à l’origine une scission, le parti a pour originalité d’avoir développé une sorte de nationalisme cantonal, opposant les employés venus de l’autre côté de la frontière aux résidents genevois – quelle que soit leur nationalité – qui seraient victimes de la concurrence des premiers sur le marché de l’emploi. De façon symptomatique, Eric Stauffer a l’habitude de nommer «Monsieur Alvarez» l’électeur dont il fait son public cible. La rivalité du frontalier serait déloyale puisqu’elle s’exercerait non seulement par un dumping salarial (une sous-enchère consistant à accepter une rémunération plus basse que la norme), mais aussi par un «dumping de compétences», où des Français surqualifiés viendraient dérober aux chômeurs locaux des emplois subalternes. Le MCG a en outre inventé le terme d’«euro­frontaliers», désignant ceux venus de loin, alors que le Savoyard ou Gessien de souche peut encore bénéficier d’une certaine mansuétude.

Le parti se défend de toute xénophobie: il souhaite abolir «un système» plutôt que de s’en prendre à des gens. Mais ses slogans sont nettement moins nuancés et le parti n’a pas hésité, ce printemps, à placarder le visage du président d’un syndicat de frontaliers flanqué du message: «Les ennemis des Genevois! Frontaliers ASSEZ!»

Le mouvement supporte mal la contradiction à ses thèses qu’ont apportée maintes études universitaires. Le professeur José Ramirez, qui a eu le tort d’infirmer les thèses du mouvement, est qualifié dans un communiqué de «mercenaire financé par le Conseil d’Etat». Le MCG sait avoir de son côté un certain ressenti populaire. Dans un bistrot genevois, chacun a son anecdote relative à tel emploi dont a été privée injustement telle connaissance, tel Français ayant été indûment privilégié. Le succès électoral est au rendez-vous. Le score d’Eric Stauffer lors de l’élection partielle au Conseil d’Etat de 2012 ne permet plus d’exclure une éventuelle irruption du parti au sein de l’exécutif cantonal cet automne. Le MCG cartonne spécialement dans les secteurs populaires des zones urbaines et suburbaines, mais il grappille aussi des voix dans des quartiers plus huppés, en particulier lorsqu’ils se trouvent sur des axes où se déversent des masses de pendulaires motorisés à plaques minéralogiques françaises.

En 2009, juste avant sa seconde campagne cantonale, le parti a créé un syndicat des employés genevois, orienté sur la question frontalière. Dominique Rolle s’est retrouvée propulsée à la présidence de ce syndicat, aujourd’hui «en friche» après avoir récolté une soixantaine d’adhésions. «J’ai reçu une avalanche d’appels, témoigne la députée, aujourd’hui exclue du MCG et passée au PLR. Beaucoup racontaient avoir été évincés et remplacés par des frontaliers. Il n’y a guère eu de suivi juridique. Le parti a soulevé un couvercle. Il avait alors un volet social qui a disparu avec son alliance à l’UDC et la fondation de Medinex, la société de téléphonie d’Eric Stauffer et Carlos Medeiros. Ce dernier s’attelle désormais à la défense des petits patrons et artisans.»

En deux législatures, le MCG n’a pas seulement conquis une partie du pouvoir genevois, il a aussi disséminé son discours dans d’autres familles politiques. Refusant l’expression de «préférence cantonale», le Conseil d’Etat a demandé aux services étatiques de communiquer toute offre de poste en priorité à l’Office cantonal de l’emploi, et prié le secteur subventionné d’éviter de multiplier les demandes de permis de séjour pour l’aider à résorber le chômage. L’an dernier, le ministre de l’Economie et de la Santé, le PDC Pierre-François Unger, a soutenu l’ancien directeur général des Hôpitaux universitaires genevois, le tout aussi PDC Bernard Gruson, lorsque celui-ci a appelé à favoriser les candidatures genevoises à des postes de chefs d’unité de soins. Motif du magistrat: une connaissance intime du milieu socioculturel local importe dans de tels postes. Autre épisode significatif: les bancs parlementaires libéraux-radicaux ont tempéré en 2012 leur libéralisme pour refuser, avec la droite dure, d’abroger la clause légale qui réservait à un Helvète la présidence des Transports publics genevois – une rebuffade motivée par la supposée maladresse du Conseil d’Etat, qui pressentait pour ce poste le patron annemassien de Migros-Genève.

L’afflux massif de travailleurs venus de France est réel. Genève accueillait à la fin du mois de juin dernier un quart des frontaliers actifs dans le pays, soit 68 953 personnes – un chiffre qui n’inclut pas les Genevois qui continuent de travailler dans leur canton après s’être domiciliés en France. Dix ans plus tôt, fin juin 2003, ils n’étaient que 35 184. La hausse en une décennie est de 96%, soit presque un doublement. Et en 2012, on estimait que les frontaliers occupaient 23% des emplois du canton.

L’essor de la main-d’œuvre frontalière s’est fait en dents de scie, avant même l’entrée en vigueur de l’accord sur la libre circulation des personnes (juin 2002). L’effectif baisse au milieu des années 90, par exemple en 1997 au moment où le chômage genevois atteint un pic qui ne s’est jamais revu depuis. La croissance du nombre de frontaliers a repris en 1999 et s’est poursuivie depuis, avec parfois des taux annuels à deux chiffres, mais aussi une quasi-stagnation en 2009, dans le sillage de la crise financière, juste au moment où le taux de chômage genevois repartait à la hausse. La situation n’était alors pas rose de l’autre côté de la frontière avec 6294 chômeurs ayant eu leur dernier emploi en Suisse: une explosion (+48% sur un an).

C’est là le principal obstacle à la théorie des vases communicants du MCG: si elle était vraie, on observerait une corrélation constante entre les afflux frontaliers et le niveau du chômage genevois. Cela s’est parfois produit, par exemple entre 2002 et 2005. Mais les trois années suivantes ont connu le phénomène inverse. Pour l’Observatoire universitaire de l’emploi (OUE), «le taux de chômage semble plutôt suivre la conjoncture économique, d’autant qu’il baisse même en présence d’une forte augmentation de la main-d’œuvre frontalière». L’OUE, dirigé par le vice-recteur de l’Université de Genève, Yves Flückiger, a multiplié les expertises sur la question. En juillet 2012, une démarche empirique fondée sur l’envoi de réponses fictives à des offres d’emploi réelles a démonté nombre de croyances populaires en montrant que les résidents suisses avaient de meilleures chances d’être retenus que les frontaliers au profil semblable. Le chômeur local, pour autant que son inactivité n’ait pas été trop prolongée, apparaissait de plus comme avantagé par rapport au résident en activité, probablement en raison de sa disponibilité. La préférence cantonale persistait, dans une version atténuée, si le responsable RH était lui-même français.

Fin 2012, le même institut soulevait un lièvre: les secteurs d’activité qui embauchent le plus de frontaliers et de détenteurs de titres de séjour limités (permis B) sont souvent aussi ceux où les chômeurs locaux sont les plus nombreux. Mais le rapport soulignait que ces deux catégories ne pouvaient pas se substituer. Premièrement en raison d’un effet de masse: si on licenciait tout le personnel étranger pour offrir ces postes aux chômeurs genevois, ceux-ci ne seraient en mesure de couvrir qu’un dixième des besoins de main-d’œuvre. Cela n’est pas étonnant dans un canton qui abrite près de 300 000 emplois et moins de 230 000 personnes en âge de travailler. De plus, les compétences des deux populations ne se recoupent pas. L’étude distingue selon les secteurs. Dans la banque, les chômeurs genevois seraient sous-qualifiés, en moyenne, pour briguer les postes cédés aux étrangers; mais à l’inverse, les locaux sont victimes de leur surqualification dans l’hôtellerie et la restauration. L’étude relève toutefois des secteurs qui font exception, notamment les assurances, où les chômeurs du cru affichent un profil similaire à celui de la main-d’œuvre importée.

En septembre, la ministre de la Solidarité et de l’Emploi, Isabel Rochat, a publié une étude du professeur José Ramirez sur quatre secteurs réputés sensibles: gros œuvre, restauration et hôtellerie, vente et déménagement. Le nombre de frontaliers n’a aucun impact sur le risque de sous-enchère salariale, selon l’étude qui pointe d’autres dangers: avoir un permis de séjour de durée limitée augmente le péril, comme le fait d’être une femme. Dans la restauration, où le potentiel de dumping salarial est en hausse significative, la gent féminine qualifiée est exposée à un risque de 28,4%. Le danger a en revanche régressé dans le gros œuvre, du moins pour les postes peu qualifiés – un progrès attribué à un contrôle accru par les partenaires sociaux.

Qui du MCG ou des études académiques a raison? Le président de la communauté faîtière des syndicats genevois, Alessandro Pelizzari, les renvoie dos à dos. «Le discours du MCG est délirant car il confond les causes et les effets, estime le syndicaliste. Il n’y a pas un marché du travail, mais plusieurs segments avec leurs propres règles et des différences régionales. Le MCG se fout de ces détails et rejette la faute de la sous-enchère sur les frontaliers, alors qu’elle est systématiquement due à des abus patronaux. Le MCG s’abstient de dénoncer cela, pour ménager son électorat de petits patrons.» Le dumping est bien réel aux yeux de l’homme de terrain: «Genève a subi la transformation la plus radicale avec le Tessin, diagnostique-t-il. On y assiste à une chute des salaires d’embauche dans certaines branches où l’on trouve beaucoup de contrats temporaires et de permis de courte durée. Des Parisiens sont prêts à venir pour une brève période car, même avec un salaire bien inférieur aux normes suisses, ils gagnent beaucoup plus que chez eux.»

Le spécialiste estime que la sous-enchère frappe surtout les entreprises non conventionnées et relève que les conventions collectives de travail ne prévoient pas systématiquement de plancher salarial. «Ajoutez à cela une faible protection légale et vous constatez que la Suisse, c’est le Far West, poursuit Alessandro Pelizzari. Il faut admettre que la voie conventionnelle ne règle pas tout. D’où la volonté nouvelle des syndicats d’agir sur le cadre légal, ce d’autant plus que le patronat n’est plus guère enclin à se comporter en partenaire. Nous sommes passés à l’offensive, afin de contrôler plus strictement le marché et préserver la structure salariale locale.»

Réponse de Stéphanie Ruegsegger, responsable politique de la Fédération des entreprises romandes (FER): «Genève est pionnière suisse en matière de contrôle du marché du travail, auquel les associations patronales participent, et le dialogue social se poursuit, même s’il est parfois dur. Le marché est en évolution constante et les outils de surveillance doivent suivre. Mais nous ne voulons pas de solutions trop rigides qui seraient dommageables pour tous. Il nous faut du sur-mesure et poursuivre avec la voie paritaire.» La FER a notamment appuyé un projet de loi débattu au Grand Conseil renforçant les possibilités de sanction envers les entreprises qui bafouent les usages.

Que préconisent les principaux partis en lice pour l’élection du 6 octobre? La gauche réclame l’instauration d’un salaire minimum de 4000 francs, y compris pour les emplois de solidarité ­destinés aux chômeurs en fin de droit, l’engagement d’inspecteurs supplémentaires pour contrôler les conditions de travail, l’imposition d’une responsabilité solidaire des patrons dans les chaînes de sous-traitance ou encore le fait de valoriser la performance sociale des entreprises lors de l’adjudication de marchés publics. La droite classique insiste surtout sur l’amélioration des conditions-cadres et l’allègement des écueils administratifs afin de stimuler la création d’emplois par les entreprises. Géré depuis 2005 par les magistrats et candidats PLR François Longchamp puis Isabel Rochat, le Département de la solidarité et de l’emploi parle d’ajuster le dispositif de prise en charge du chômage et promet une évaluation des emplois de solidarité. Ceux-ci sont dans le collimateur du MCG que sa candidate au gouvernement, Delphine Perrella, taxe de fumisterie et accuse de rendre l’Etat complice de la sous-enchère salariale. La préférence cantonale à l’emploi est revendiquée tant par le MCG que par l’UDC.

Le malaise autour de l’emploi et de l’ouverture des frontières garde-t-il la même acuité à Genève qu’il y a quatre ou huit ans? Les élections cantonales des 6 octobre et 10 novembre prochains serviront de baromètre.

«J’ai reçu une avalanche d’appels. Beaucoup racontaient avoir été évincés par des frontaliers»

Si on licenciait tout le personnel étranger, les chômeurs genevois ne couvriraient qu’un dixième des besoins