Justice

A Genève, les malheurs d’une très riche bienfaitrice

Une nonagénaire a vu sa fortune fondre d’au moins 5 millions de francs depuis qu’elle a fait entrer dans sa vie un exilé éthiopien. Accusé d’escroquerie par métier, l’homme se défend de toute tromperie. Récit d’audience

Il se prénomme Negusse et se présente comme un descendant de la famille impériale d’Ethiopie. A son doigt, une chevalière symbolise cet illustre ancêtre, Haïlé Sélassié, couronné roi des rois, seigneur des seigneurs, lion conquérant de la tribu de Juda, lumière du monde et élu de Dieu, qui mourra en prison après avoir été renversé. Lui aussi a fini en détention, mais pour d’autres raisons. Jugé depuis mercredi par le Tribunal correctionnel de Genève, le septuagénaire est accusé d’avoir trompé une richissime vieille dame en la dépouillant d’au moins 5 millions de francs.

Il emménage à Cologny

A 93 ans, elle n’entend plus grand-chose mais son esprit est resté vif. La plaignante raconte ainsi sa rencontre avec cet homme qui conduisait une décapotable devant chez elle et qui ne trouvait pas son chemin. Invité à prendre un thé dans sa villa de Cologny, Negusse ne quittera plus cette héritière d’origine alémanique. Très investie dans des œuvres de bienfaisance et dans la recherche, elle avait été la secrétaire d’un Prix Nobel de médecine et consacrait depuis lors son énergie à sa fondation.

Quand il lui parle de son cancer, elle veut l’aider à surmonter le mal et lui donner les moyens de se soigner. «J’étais seule et trop confiante.» C’est le début d’une relation improbable qui va durer neuf ans. Intime aussi, à deux reprises seulement, dira-t-elle. «Cela ne m’intéressait pas.» Jusqu’au bout, la plaignante croit cet homme qui fait fondre sa fortune à coups de retraits et de dépenses excessives alors qu’elle-même a toujours vécu très modestement. «Je ne suis pas attachée à la possession. Je n’accorde pas beaucoup d’importance à l’argent», précise-t-elle comme pour expliquer cet aveuglement.

Arrêté le jour de son anniversaire

La dénonciation d’un notaire auprès du Tribunal de protection de l’adulte et de l’enfant puis l’intervention de la curatrice mettent un terme à ce siphonnage organisé. L’interpellation de Negusse a lieu le 16 août 2016. «C’était son anniversaire. J’étais allée acheter des gâteaux quand j’ai croisé les policiers qui venaient le chercher», se rappelle la vieille dame. Depuis 309 jours, l’intéressé se trouve en détention provisoire à Champ-Dollon et sa santé ne s’améliore pas. Un médecin évoque un cancer de la prostate qui est resté stable depuis des années, de la tension artérielle, des troubles cognitifs, une atrophie cérébrale.

Autant dire que l’interrogatoire du prévenu se révèle plutôt laborieux. Cet homme qui roulait en Alfa Romeo, en Mercedes Class A, en Porsche Cayenne et en Fiat 500 — autant de véhicules achetés avec l’argent de Madame —, qui faisait la tournée des bonnes tables et des grands hôtels de Gstaad, Cannes ou Paris, affirme ne plus se souvenir de grand-chose. Il montre sa tête et parle d’un traumatisme. Un accident vasculaire cérébral. Ses réponses sont toutes très confuses. En substance, il a rendu service à cette très grande amie car elle le lui demandait. Et comment voit-il son avenir? «J’irai en Allemagne pour faire des affaires dans l’immobilier.»

Un professionnel de l’escroquerie

Pas de sitôt, si l’on en croit la procureure Katerina Figurek Ernst, qui réclame une peine de 4 ans de prison ainsi qu’une mesure d’éloignement géographique et une interdiction de contact avec la victime. Selon le parquet, Negusse a tout du professionnel de l’escroquerie. Il a froidement échafaudé un plan pour bénéficier de ce traitement royal en jetant son dévolu sur une personne âgée, altruiste, seule et vulnérable, non sans avoir étudié ses points faibles.

«Derrière son image de prince charmant se cache un personnage plus sombre. Il a séduit et tissé un lien solide de confiance pour asseoir son emprise et isoler sa victime», estime le Ministère public en faisant référence à une machination astucieuse. «La plaignante, qui a passé sa vie à faire le bien autour d’elle, ne méritait pas d’être dupée ainsi.» Me Julie Locca, l’avocate de la nonagénaire, ne dit pas autre chose: «Ma cliente était d’accord de le sauver mais pas de lui faire mener une vie de château.» Elle demande au tribunal de reconnaître le tort subi par cette victime qui se sent encore coupable. Au procès, la vieille dame a bien dit: «C’est mon affaire et c’est mon erreur.»

La défense ne voit pas de tromperie astucieuse

De quoi conforter Me Gian-Reto Agramunt, qui plaide l’acquittement sur l’essentiel. Negusse, un fourbe? «Il n’en est rien.» L’avocat s’est attaché à démonter le scénario machiavélique du Ministère public en soulignant que la maladie de son client n’est pas une invention, pas plus que les troubles en Ethiopie ou les études commencées mais jamais achevées. Pour la défense, la plaignante avait toute sa tête et savait ce qu’elle voulait. Il n’y a pas eu de tromperie astucieuse, mais un couple qui menait un train de vie compatible avec ses importants moyens.

Avant de quitter la salle, Negusse a cité William Shakespeare. Puis Victor Hugo, en lui attribuant par erreur la phrase de Jean Cocteau: «L’avenir n’appartient à personne.» Ce jeudi, le sien appartient un peu aux juges.

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