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A Genève, les médias locaux se rebiffent

Alors que la RTS et Tamedia ont entamé un mouvement de repli de Genève, d’autres saisissent cette opportunité pour y renforcer leur présence. La société de production audiovisuelle Point Prod annonce un accord à plusieurs qui inclut la chaîne locale Léman Bleu. Radio Lac a fait de gros investissements pour se transformer en une radio d’information

Il se fait appeler «le Cube». Rehaussé de deux étages entièrement en bois, ce bâtiment au cœur de la Praille est le siège d’un pôle médiatique naissant. Journalistes, réalisateurs, monteurs mais aussi scénaristes, programmateurs, ingénieurs: le Cube réunit tous les métiers de l’information à l’ère numérique, où il faut savoir raconter des histoires et construire les outils pour les diffuser. Vincent Gonet, directeur de ce qu’il faut désormais appeler le groupe Point Prod Actua, résume la logique de cette fusion ainsi: «Actua est une société née en 1952, à l’âge de la pellicule. Point Prod est une entreprise de l’ère numérique. Nous nous projetons désormais dans l’univers digital, où les contenus se consomment le doigt sur un écran.»

Cinq entités ont investi le Cube, où travaillent 120 personnes: la société de production audiovisuelle Point Prod («La puce à l’oreille», la série «Quartier des banques»), Actua (services de tournage, de postproduction et de transmission), Idéative, née de la fusion de Cobweb et Graf Miville, agences digitales ayant trente-deux ans d’expérience à elles deux. La quatrième, A2P, est née de la conjugaison des savoir-faire des trois premières. Elle propose à ses clients une communication numérique totale: de la publicité filmée à ses déclinaisons sur les réseaux sociaux. Une partie des responsables de ces sociétés (David Rihs, Fabrice Léger, Christophe Miville) sont, avec Vincent Gonet, actionnaires de l’ensemble. Ce dernier insiste: «Des personnes maîtrisant les savoir-faire numériques sont désormais associées aux décisions touchant l’avenir du groupe.»

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Ancrage genevois

Le cinquième acteur n’est pas inclus dans la partie actionnariale de cette fusion. Mais la chaîne locale Léman Bleu, dont le nouveau studio entièrement vitré est en cours d’installation au sommet du bâtiment, lui donne une dimension éditoriale. «Avoir de tels voisins, c’est se donner les meilleures chances de continuer à développer notre média», souligne Laurent Keller, directeur de la chaîne. Pour Léman Bleu, la collaboration avec ses nouveaux partenaires avait déjà commencé lors des élections cantonales de ce printemps. Les deux débats réalisés à L’Alhambra avec Actua ont ringardisé les joutes politiques organisées par les rédactions concurrentes.

Nous jouons notre atout, qui est de travailler notre ancrage genevois

Laurent Keller, directeur de Léman Bleu

Léman Bleu s’apprête à boucler un troisième exercice dans les chiffres noirs, alors qu’elle accusait un déficit d’un million de francs début 2015. Après avoir travaillé sur les charges, son directeur a développé de nouveaux revenus en créant notamment une émission d’information sur les communes à laquelle neuf d’entre elles contribuent financièrement. «Nous jouons notre atout, qui est de travailler notre ancrage genevois, dit Laurent Keller. Emménager dans des locaux au cœur du PAV [quartier industriel en cours de mutation, ndlr] relève de la même logique. Nous pensons que Genève mérite des médias forts et nous nous réjouissons d’ailleurs de l’essor d’une chaîne comme Radio Lac.»

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Pôle à Ecublens

Cette restructuration du paysage médiatique genevois intervient au moment où la RTS a dévoilé son intention de regrouper à Ecublens ses employés actuellement basés à Genève actifs dans la production de l’information quotidienne. Le groupe de presse Tamedia suit la même stratégie de création de pôles, qui renforce Lausanne au détriment de la rédaction de la Tribune de Genève. Le mouvement avait d’ailleurs été initié par l’éditeur du Temps, dont la seconde rédaction est restée à Genève.

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Vincent Gonet dit qu’il ne faut voir qu’un hasard temporel entre l’annonce de la RTS et la montée en puissance du groupe Point Prod Actua. Antoine de Raemy, qui a racheté Radio Lac au printemps 2017, a le même discours. L’administrateur délégué de Media One Group (110 employés), dont font également partie One FM et LFM, n’en prétend pas moins construire «la première radio talk de Suisse, une concurrente à La Première».

«Je ne voyais pas l’intérêt d’avoir une troisième offre musicale. J’ai donc fait le pari de créer une radio différente», résume-t-il. La grille des programmes comprend, depuis la rentrée de cet automne, neuf heures d’information et de débat. L’investissement est massif. Le rachat a coûté 3 millions de francs. Le budget annuel est de 4 millions, aujourd’hui couvert à moitié. Les radios musicales soutiennent le coût de l’information. «J’ai une grande confiance en les annonceurs, dit Antoine de Raemy. Cette chaîne inédite en attire déjà de nouveaux, issus du domaine médical et de l’immobilier, qui ne communiquaient pas sur nos radios musicales.»

Demande à l’OFCOM prête

La rentabilité est attendue pour 2019. Elle pourrait se faire en partie grâce à l’argent public. La demande de quote-part de la redevance est prête à être déposée auprès de l’Office fédéral de la communication (OFCOM). Selon les règles actuellement en vigueur, Radio Lac, implantée dans une zone économique prospère, n’y aurait pas droit. «Les premiers échos venant de l’OFCOM sont bons», dit pourtant Antoine de Raemy. Le virage de l’information est perçu positivement, la station pourrait profiter d’une fenêtre temporelle favorable.

En attendant, le succès est éditorial. La renaissance de Radio Lac est passée par l’engagement de dix journalistes. Dans l’affaire Maudet qui secoue la République depuis cet été, la station est devenue une référence, son rédacteur en chef, Raphaël Leroy, ayant été le premier journaliste à s’intéresser à ce voyage controversé. Les scoops n’ont pourtant pas encore eu d’effet notable sur l’audience, même si seuls les chiffres de septembre sont disponibles. Radio Lac rassemble 40 000 auditeurs par jour. L’objectif est de doubler ce chiffre.


Le buzz Blocher a profité à «Lausanne Cités»

Le patron de GHI et de son cousin lausannois a refusé une offre de rachat du tribun zurichois. Depuis, ses journaux seraient en meilleure forme

Jean-Marie Fleury, le fondateur du GHI, le raconte dans le livre de souvenirs qu’il vient de publier: Guy-Olivier Segond, alors maire de Genève, lui avait promis que les annonces de l’administration municipale seraient publiées également dans le journal gratuit distribué dans les boîtes aux lettres des Genevois. Devant les rebuffades d’une poignée de hauts fonctionnaires, le radical aurait renoncé à tenir cette promesse.

Suite au buzz Blocher, de nouveaux annonceurs sont venus dans «Lausanne Cités»

Jean-Marie Fleury, patron de «GHI» et «Lausanne Cités»

L’histoire du GHI, affirme son patron jurassien, est pavée de boycotts organisés par des générations de notables genevois. «Ils m’ont rendu très réactionnaire», admet Jean-Marie Fleury, qui n’a jamais hésité à utiliser ses journaux pour prendre position.

Sa vitalité, l’éditeur l’a illustrée en refusant en avril dernier l’offre de rachat de Christoph Blocher. L’intérêt du politicien zurichois a eu un effet inespéré: Sami Kanaan, actuel maire de Genève, a affirmé lors d’une journée de réflexion sur l’avenir de la presse qu’il allait répartir les annonces officielles plus équitablement. A Lausanne, on est directement passé à l’action. Lausanne Cités, le petit frère du GHI, est désormais le support bimensuel de quatre pages rédigées par les services du syndic socialiste, Grégoire Junod. Un bol d’air de 170 000 francs bienvenu.

Au moment de l'annonce: Blocher glisse un pied dans le marché des médias romands

«Suite au buzz Blocher, de nouveaux annonceurs sont venus dans Lausanne Cités», renchérit Jean-Marie Fleury, qui espère voir un mouvement similaire à Genève. «Je suis un corsaire, reprend le patron de presse. L’avenir de ces titres sur les cinq ans à venir me rend optimiste.» Au-delà, l’homme d’affaires réserve sa réponse.

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