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A Genève, le monde académique défend l’expérimentation animale

L’initiative qui veut limiter les tests menés sur les animaux menace la recherche, ont déclaré conjointement le recteur de l’Université de Genève et le directeur des HUG. Il est au contraire temps d’éviter des souffrances inutiles aux animaux, clame l’auteur du texte, Luc Fournier

Inquiet pour l’avenir de la recherche, le monde académique genevois s’unit contre l’initiative populaire qui veut limiter l’expérimentation animale. Le texte soumis au vote le 24 novembre a beau n’être soutenu par aucun parti, à l’exception des Vert’libéraux et des Jeunes Verts, il fait néanmoins peur à l’heure où le bien-être animal est une préoccupation croissante. Pour défendre le non, le recteur de l’Université de Genève, Yves Flückiger, et Bertrand Levrat, directeur des Hôpitaux universitaires genevois, se mobilisent.

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L’initiative 164 ne veut pas interdire l’expérimentation animale, mais souhaite faciliter les oppositions. Aujourd’hui, une commission nommée par le Conseil d’Etat examine les demandes d’autorisation et délivre des préavis. Sept membres y siègent: vétérinaires, chercheurs, bioéthiciens et défenseurs de la cause animale. A l’origine de l’initiative, la Ligue suisse contre l’expérimentation animale et pour les droits des animaux (LSCV, ex-Ligue suisse contre la vivisection) veut donner le droit à chacun d’entre eux de faire recours. L’audition d’un expert externe serait à la charge du recourant, mais la démarche le délierait du secret de fonction.

Progrès scientifiques

A Genève, quelque 40 000 animaux sont utilisés chaque année dans le cadre de la recherche scientifique: à l’université, il s’agit essentiellement des souris (93%) et des rats (6%). Un chiffre stable depuis plusieurs années. «L’expérimentation animale n’est utilisée qu’en dernier lieu, lorsque aucune méthode alternative n’est possible», souligne Yves Flückiger. Chaque demande fait l’objet d’une «pesée d’intérêts entre l’avancée pour la science et le degré de souffrance infligée aux animaux». Lutte contre Alzheimer et Parkinson, immunothérapie ou encore traitements de précision: le recteur énumère les découvertes qui ont changé la vie de nombreux patients. «Si l’initiative passe, les médecins pourraient partir mener leurs expériences ailleurs», prévient Bertrand Levrat, soucieux de préserver le pôle de développement qu’est Genève.

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Membre de la commission cantonale jusqu’en 2017 en tant que représentant de la LSCV, Luc Fournier a lancé l’initiative pour rétablir un contrôle sur une «commission alibi». Aussi strict soit-il sur le papier, le cadre légal n’est, selon lui, pas appliqué sur le terrain. «Difficile de refuser un projet si l’on considère uniquement son aspect scientifique et technique, déplore-t-il. La pesée d’intérêts tant vantée est en réalité inexistante.» Luc Fournier l’affirme, des projets ont été autorisés alors qu’ils ne répondaient pas aux critères légaux. «Un chercheur voulait par exemple mener une même expérience pour la huitième fois, pour comprendre pourquoi des résultats différents avaient été obtenus précédemment sur d’autres lignées de souris et de rats. Interdire ce genre de tests, c’est éviter aux animaux une souffrance inutile.»


En vidéo: une visite de l'animalerie genevoise

Selon lui, c’est tout le système académique, course à la publication comprise, qui encourage le recours à l’expérimentation animale. «Aujourd’hui, l’Université de Genève investit 400 000 francs pour soutenir un laboratoire in vitro et 7 millions pour l’expérimentation animale, déplore-t-il. Les solutions alternatives sont délaissées. C’est pourtant là que se situe l’avenir.»

Antispécistes minoritaires

En octroyant un droit de recours à chaque membre, Luc Fournier veut s’assurer que les «différentes sensibilités» soient représentées au sein de la commission. L’initiative demande néanmoins que des sièges soient réservés aux personnes issues d’«organisations actives dans le domaine de l’expérimentation animale». Or, la LSCV est la seule qui corresponde à cette définition à Genève, n’est-ce pas problématique? «L’association PEA peut venir siéger, affirme Luc Fournier, tout comme le Refuge de Darwyn ou encore la SPA s’ils s’intéressent à l’expérimentation animale.»

Même si son objectif est louable, l’expérimentation animale est perçue comme de la torture par les milieux antispécistes, qui rejettent l’idée même d’asservir un animal. «C’est une position parmi d’autres, estime Samia Hurst, bioéthicienne. Elle reste minoritaire.» De toutes les relations d’ascendance entre hommes et animaux, la recherche est selon elle la plus réglementée. «Lorsqu’on mange un steak ou qu’on achète un gros chien alors qu’on vit en appartement, il n’y a pas de pesée d’intérêts et encore moins de contrôle.»

Mythes et amalgames

A l’heure où le bien-être animal est sans cesse réaffirmé, le métier d’animalier est parfois mal considéré. «On souffre des amalgames avec des porcheries insalubres, des abattoirs non conformes», dénonce Pierre Bonnaventure, responsable de l’animalerie du CMU, qui confie avoir déjà été traité d’assassin. «Notre travail est pourtant loin des mythes et fantasmes que certains s’en font. Il y a des règles, des contrôles pour garantir des conditions de vie dignes aux souris. Lorsqu’on voit les résultats des recherches menées en laboratoire, on se sent utile.» Une certitude à ses yeux: impossible de faire ce métier sans aimer les animaux.

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