Tuer son meilleur ami en jouant avec une arme. Ce cauchemar absolu est devenu une réalité obsédante pour le jeune Max*. Prévenu d’homicide par négligence pour avoir tiré dans le thorax de Thomas avec un fusil d’assaut qu’il n’imaginait pas chargé, ce Genevois de 23 ans n’est plus qu’un concentré de culpabilité. «Il ne se passe pas un seul instant sans que j’y pense», répétera-t-il à son procès.

Max n’est pas seul à comparaître devant le Tribunal de police pour répondre de ce drame aussi absurde que douloureux. A ses côtés, Felipe*, le propriétaire du Fass 90, défendu par Me Lobsang Duchunstang, est notamment poursuivi pour avoir violé moult prescriptions de service prévues par le code pénal militaire. Ce dernier était parti en vacances en laissant son fusil accroché au mur avec un magasin, chargé de munitions de guerre subtilisées lors du service et engagé dans l’arme. Il sous-louait une chambre avec son petit frère dans un appartement occupé par un autre colocataire. La porte de la pièce était fermée mais pas verrouillée.

Symbole de réussite

Pourquoi accrocher ce fusil au mur avec son uniforme? «Pour moi, c’était un symbole de réussite et une fierté. Je voyais que j’avais enfin accompli quelque chose», explique le jeune soldat. Venu de son Brésil natal il y a cinq ans, sans avoir fini sa scolarité obligatoire et sans parler un mot de français, seul responsable de son frère encore mineur, au bénéfice d’une rente d’orphelin suite au décès d’un père suisse, Felipe a passé une année en classe d’accueil avant de faire son service militaire. Et de ne pas comprendre grand-chose aux instructions.

Pourquoi avoir ramassé de la munition malgré l’interdit et chargé le magasin? «Je n’ai pas réfléchi et je n’ai jamais imaginé pareil accident. Mon frère ne touchait pas mes affaires et je ne pensais pas que quelqu’un viendrait dans ma chambre en mon absence», ajoute Felipe. C’est pourtant ce qui s’est produit durant cette dramatique soirée du 2 août 2015. Max est entré dans la chambre, est monté sur le lit, a décroché le fusil, a effectué un mouvement de charge et a pressé la détente. Debout, face à lui, Thomas s’est effondré.

«Le plus grand regret que j’ai aujourd’hui, c’est d’avoir considéré que cette arme était comme un jouet», murmure le prévenu. Par le passé, Felipe lui avait montré les munitions mais il n’a jamais envisagé que ces balles seraient ensuite mises dans le chargeur. Max n’a rien vérifié et a omis toutes les règles de prudence enseignée lors de son service militaire. Le jeune homme, défendu par Me Robert Assaël, le reconnaît sans peine: «A l’évidence, c’est avant tout de ma faute.» Il explique toutefois que les recrues faisaient souvent semblant de se tirer dessus et que les fusils n’étaient jamais chargés, sauf sur le stand de tir. Il s’est ainsi d’autant moins méfié.

Fils unique

Pour la mère de Thomas, le cauchemar a aussi commencé ce même soir lorsque deux inspecteurs ont sonné à sa porte pour lui annoncer la mort de son fils unique «par arme à feu entre amis». Celui-ci était arrivé le matin même du Brésil pour des vacances. Il était parti s’installer là-bas en 2011, chez sa grand-mère, pour être plus proche d’un père qui travaille dans la police scientifique, de sa très nombreuse famille et pour profiter d’une plus grande liberté. Il allait commencer des études d’architecture et aimait sa vie là-bas. Il aurait eu 23 ans cette année.

Au procès, la mère de la victime a refusé d’entendre les excuses des prévenus. L’image et le prénom de son fils imprimés sur son pull, elle estime toujours que Max a fait quelque chose «d’énorme» en pointant une arme sur son ami et en pressant la détente. Ce geste en lui-même la fait encore frissonner. Le père, aussi représenté par Me Saskia Ditisheim, demande un jugement qui serve d’exemple afin d’éviter de tels drames.

Beaucoup plus nuancé, le procureur Dario Nikolic a relevé l’immense douleur ressentie par toutes les parties et l'intensité émotionnelle rare liée à cette affaire. Concernant Felipe, qui avait laissé son arme chargée au mur, le Ministère public a renoncé à soutenir l’homicide par négligence pourtant retenu dans l’acte d’accusation, et a requis une peine de 180 jours-amendes avec sursis pour les seules infractions au code pénal militaire. Contre Max, dont l’imprudence coupable a causé le drame, c’est une peine de deux ans avec sursis qui a été réclamée. La réponse du tribunal sera connue ce vendredi.

*Prénoms fictifs