«Même si je considère qu'il y a eu un lâchage des autorités genevoises, je me réjouis pour les Jurassiens de la décision qui a été prise». Le propos de Michel Barde, le secrétaire de la Fédération des syndicats patronaux genevois, trahit déjà une certaine résignation face à la décision de BAT de déplacer ses activités industrielles de Genève à Boncourt. A l'heure où certains l'accusent d'avoir précipité la décision par ses déclarations antitabac, le vice-président du Conseil d'Etat, le radical Guy-Olivier Segond, assume carrément «le lâchage des autorités»: «Au-delà de la question douloureuse de la suppression d'emplois qui aurait eu lieu de toute manière soit à Genève, soit à Lausanne, soit à Boncourt, il faut bien voir que le tabac est une industrie en déclin, condamnée à de lourdes peines […] par les tribunaux pour les ravages qu'elle cause à la santé», a-t-il pris soin d'indiquer jeudi.

Ces deux déclarations sont, sur le fond, révélatrices: on n'a guère senti de mobilisation se dessiner en faveur du maintien de BAT à Genève durant ces dernières semaines. Et l'affaire risque bien d'en rester là, tant il paraît improbable de voir la population se lever ces prochains jours, comme ce fut le cas à Fribourg pour le brasseur de bières Cardinal.

«A Genève, béni des dieux, la disparition d'une entreprise n'est pas la disparition du tissu économique. A Boncourt, oui.» A la SDES, Chantal Balet est bien placée pour connaître la perception des réalités économiques dans les différents cantons romands: «Ici, on oublie parfois l'origine de ses richesses. Dans les autres cantons, les gens se souviennent qu'ils doivent se battre, et s'identifient avec leur patrimoine industriel.»

A Genève, on en est visiblement loin. Le directeur de l'Office de promotion de l'industrie genevoise, Jean-Nicolas Thalmann, ne le cache pas: «Il n'y a pas un intérêt marqué de la population pour l'industrie à Genève».

60 000 postes de créés d'un côté 4000 perdus de l'autre

Dépourvu, à l'exception de l'eau, de ressources naturelles, exigu et longtemps enclavé, Genève a toujours eu une vocation plus commerciale qu'industrielle. Les statistiques sont éloquentes: avec le départ de BAT, moins d'un emploi genevois sur dix est d'origine industrielle, et ce secteur aura perdu près de 4000 postes en vingt ans. Durant la même période, le secteur tertiaire (services, banques, commerces) a créé 60 000 emplois de plus dans le canton. Dans ses choix, ses priorités et ses infrastructures, Genève a toujours favorisé le développement du secteur tertiaire.

L'histoire industrielle du canton en est l'illustration. Elle contient plus de souvenirs que de rescapés: Hispano Suiza, les Ateliers des Charmilles, Tavaro, Tarex ou Motosacoche, pour ne citer qu'eux. Il fut même un temps où la ville associait les Pictet à un fabricant automobile (Pic-Pic), dont un exemplaire trône encore dans le hall de la banque genevoise, là où se déploie une activité assurément plus en phase avec la vocation du canton.

Il n'y a pas non plus eu une longue tradition genevoise de l'industrie du tabac, dont l'histoire épouse les contours de notre siècle. C'est au début de celui-ci que s'installeront les premiers fabricants et c'est à quelques mois de son terme que le dernier rescapé, BAT, annonce son départ du quartier des Acacias. La branche aura employé jusqu'à 1500 personnes, avec notamment les firmes Ed. Laurens à Grange-Canal, dont l'usine a été reprise il y a peu par l'horloger Piaget, et Job à Carouge. L'histoire retiendra peut-être que c'est à Genève que fut inventée la première cigarette à filtre, ou se souviendra d'un autre fabricant prénommé Davidoff. Anecdotes mises à part, le secteur du tabac n'a jamais suscité à Genève l'affection portée à la banque ou à l'horlogerie de luxe.

Cette absence de vocation industrielle n'a pourtant empêché le canton de connaître des réussites d'exception. En 1919, un Allemand, fuyant des impôts prohibitifs, s'établit à Genève. Il s'appelait Hans Wilsdorf et son entreprise Rolex. Avec 2600 emplois, le leader mondial de la montre de luxe est la première industrie du canton, et le premier contribuable. Mais on pourrait citer aussi les réussites exemplaires de Firmenich (1200 emplois) ou raconter l'histoire du Lyonnais venu créer Givaudan (700 emplois), ainsi que celles des industriels spécialisés dans des niches à forte valeur ajoutée que sont par exemple Jean Gallay (335 personnes) ou Charmilles Technologies (700). Mais ces exemples restent de notables exceptions qui confirment la règle: Genève n'a jamais vraiment cru en sa vocation industrielle et ne s'est jamais mobilisé pour en conserver les vestiges. Au-delà des paroles de circonstances, l'absence de mobilisation pour soutenir BAT en est la nouvelle illustration.