Sécurité

A Genève, nouveau soubresaut politique autour de l’affaire Adeline

La Commission de contrôle de gestion du parlement estime que le Conseil d’Etat n’a pas tiré toutes les leçons du drame de La Pâquerette. Le ministre Mauro Poggia réagit en critiquant une analyse qui manque de rigueur

L’affaire Adeline, du nom de la sociothérapeute assassinée par un détenu lors d’une sortie accompagnée, continue d’agiter le parlement genevois. La Commission de contrôle de gestion a rédigé un nouveau rapport pour dire que la réponse du Conseil d’Etat à celui de la Commission d’enquête parlementaire n’était pas satisfaisante du tout. En clair, le Grand Conseil renverra sans doute bientôt sa copie au gouvernement pour lui demander de faire plus et mieux dans le domaine très complexe de la prévention de la récidive et de la protection des collaborateurs qui œuvrent sur le terrain de la détention.

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Cette inflation de rapports – sans compter les trois enquêtes administratives et le procès pénal – rappelle la remarque que le professeur Panteleimon Giannakopoulos faisait à propos des conséquences de ce drame: «Le canton vit dans une sorte d’état de stress post-traumatique. C’est comme une plaie qu’on gratte encore et encore.» Six ans après la mort tragique de la sociothérapeute du centre La Pâquerette, et malgré le virage ultra-sécuritaire pris par le pénitentiaire, la Commission de contrôle de gestion n’est toujours pas rassurée.

Besoin de sociothérapie

Les causes de cette inquiétude paraissent plutôt confuses. Un point, évoqué lundi par Bertrand Buchs (PDC), le président de ladite commission, résonne plus clairement. «Nous demandons que le Conseil d’Etat propose un nouveau concept de sociothérapie afin de favoriser la réinsertion des détenus qui purgent de longues peines. Il faut en faire un chantier prioritaire.»

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Rappelons qu’après le drame, Pierre Maudet, alors ministre de la Sécurité, avait décidé de fermer provisoirement, puis définitivement La Pâquerette. La notion même de sociothérapie, devenue une sorte d’abcès de fixation et de peur, était sacrifiée aux impératifs stricts du moment et l’unité qui devait voir le jour dans un des pavillons de Curabilis a été supprimée du projet. Une décision qui devait aussi beaucoup à l’hystérie collective et parlementaire autour de ce dossier.

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Le gouvernement n’entend toujours pas recréer un centre autonome sur le modèle de la communauté thérapeutique mais propose d’intégrer cette approche de manière ciblée pour certains détenus en exécution de peine, notamment dans un futur établissement, dont on ne sait pas quand et s’il verra le jour. Beaucoup trop flou, aux yeux d’une commission qui se découvre un intérêt pour l’avenir des délinquants à risque et réclame un coup d’accélérateur plus décidé.

Curabilis dans le viseur

Parmi les autres reproches faits à la réponse du Conseil d’Etat, la commission relève un problème de gouvernance et de concept lisible à Curabilis. Et cela sans avoir pris la peine d’entendre les responsables médicaux de ce centre d’exécution des mesures qui accueille depuis 2014 des détenus susceptibles de récidiver en raison de leurs troubles psychiques.

Les députés s’inquiètent aussi pour les gardiens (eux ont été entendus) qui seraient toujours mal formés, amenés parfois à intervenir seul dans une cellule ou peu sollicités pour faire part de leur «feeling» lorsqu’il s’agit de décider d’une conduite. Enfin, la structure psychosociale prévue pour accueillir les collaborateurs en souffrance a été sacrifiée aux impératifs budgétaires.

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Des critiques très largement rejetées. Le professeur Giannakopoulos, directeur médical de Curabilis, souligne que les équipes travaillent bien ensemble même si certains sujets peuvent susciter des tensions. En 2019, quelque 30 détenus ont quitté l’établissement, dont deux tiers environ pour aller dans des structures plus ouvertes, signe que ce centre ne s’est pas transformé en mouroir pour délinquants ingérables.

«Des commissions mixtes ont été mises en place pour traiter chaque incident qui survient», ajoute le professeur. Enfin, une formation spécifique avec des jeux de rôles ainsi que des colloques sont organisés régulièrement pour les surveillants et les soignants. Quant aux conduites extérieures, «un protocole a été mis en place et validé». Bref, Panteleimon Giannakopoulos estime que l’activité au sein de Curabilis est «extraordinairement balisée» et n’a rien à voir avec le contexte qui a pu prévaloir à La Pâquerette.

«Le rapport de trop»

Le conseiller d’Etat Mauro Poggia, qui chapeaute à la fois Santé et Sécurité, n’est pas plus tendre avec les remarques de la commission, dont il critique ici le manque de rigueur: «J’ai le sentiment que c’est le rapport de trop.»

A titre d’exemple, le ministre relève que la formation des agents de détention a été revue et que ceux-ci suivent désormais des modules obligatoires concernant les détenus perturbés. «Il est aussi faux de prétendre que les gardiens, sauf ceux qui sont indisciplinés, sont appelés à intervenir seuls en cas de crise.» C’est reparti pour un tour dans cette histoire sans fin.

Sur le nouveau concept de réinsertion: Comment Genève entend mieux s’occuper de ses détenus

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