Genève

Genève orpheline de ses squats

Le 23 juillet 2007, Rhino était évacué par la police. Dix ans après, la culture alternative genevoise peine à retrouver son énergie créatrice. Malgré certaines initiatives institutionnelles, la relève tarde à venir

A l’étroit dans son costume, le procureur général, Daniel Zappelli, ne peut s’empêcher d’arborer un sourire satisfait lorsqu’il répond aux questions de Darius Rochebin sur le plateau du 19h30. Nous sommes le 23 juillet 2007. Le matin même, le magistrat a procédé à l’évacuation du squat Rhino, le plus emblématique de Genève. Alors que le présentateur se mue pour l’occasion en défenseur des squatteurs, l’homme de loi souligne les chiffres: il y avait 127 squats à Genève, il n’y en aura bientôt plus aucun. C’est la fin d’une époque.

Rhino, pour «retour des habitants dans les immeubles non occupés». Dans le quartier des Tranchées, un feuilleton long de 19 ans s’achève. Alors que quelques années plus tôt les locataires pensaient pouvoir acheter eux-mêmes le bâtiment avec l’aide de la Ville, les policiers démontent en ce matin d’été la corne rouge, mythique enseigne du bâtiment. Ancien de Rhino, Fernando Sixto s’en souvient encore: «Nous étions sur le qui-vive, car nous savions que l’évacuation pourrait arriver à tout moment. La police a débarqué très tôt le matin. Ils ont fait descendre tous les habitants et nous sommes restes à 45 dans une petite pièce alors qu’ils évacuaient tout.»

Comme la plupart de ses anciens colocataires, le codirecteur de la Cave 12, un lieu de concert expérimental, est nostalgique: «Le Rhino était un endroit de découverte avec un esprit d’accueil unique. Il y avait énormément de passage. Vu que nous n’étions pas là pour faire de l’argent, les tarifs étaient très abordables.» Le milieu alternatif genevois a connu son âge d’or au milieu des années 90. Près de 2000 personnes habitaient alors dans des squats. Elles bénéficiaient de la tolérance des milieux politiques et de la doctrine en vigueur, qui voulait qu’un endroit vide dans lequel il n’y avait pas de projet pût être occupé. Le procureur général de l’époque, Bernard Bertossa, leur était aussi plutôt favorable.

Les gauchistes et les marginaux

Professeur de sociologie à l’EPFL, Luca Pattaroni situe le début de cette forme de culture alternative dans les années 70. «Les premiers squats ont commencé en 1975 dans le quartier des Grottes.» Mouvement de contestation de la société capitaliste, il naît à Genève de la rencontre de deux mouvements, celui dit des «gauchistes» et celui des «marginaux». «Dès le départ, il y avait l’envie de vivre une expérience totale. Avec un accueil du public mais aussi des sans-papiers. Ce devait être plus que des habitations. Il fallait des salles communes et des projets communautaires», raconte Luca Pattaroni.

C’était un endroit magique. Nous habitions sur trois étages, avec les portes toujours grandes ouvertes. Nous étions ensemble, dans un sentiment de liberté que je n’ai jamais retrouvé nulle part 

Iona, ancienne occupante du Rhino

«Parfois ça me manque de partager une cuisine avec plein de gens», confie Fernando Sixto, qui a pu rouvrir le projet de la Cave 12 grâce à l’aide de la Ville. Ancienne occupante de Rhino aujourd’hui repartie en France voisine, Iona partage ce sentiment. «C’était un endroit magique. Nous habitions sur trois étages, avec les portes toujours grandes ouvertes. Nous étions ensemble, dans un sentiment de liberté que je n’ai jamais retrouvé nulle part. Il y avait une créativité et une énergie incroyables.» Arrivée un peu par hasard, la jeune femme se met à travailler au BistrOK, la cantine du Rhino. Les squats ont été à l’origine des premiers restaurants bio et du terroir. «Nous offrions un plat du jour très bon pour 10 francs, du coup c’était un lieu de rencontre pour beaucoup de gens.»

Du parquet et des moulures au plafond

Servant parfois jusqu’à 80 couverts, le bar était autogéré par une dizaine de personnes. Contrairement à l’idée préconçue de squats sales et crasseux, Iona se rappelle d’appartements très bien entretenus. «C’était presque un squat de bourgeois, sourit-elle. Nous avions des moulures au plafond, du parquet. Et la plupart des habitants étaient des artistes avec le sens de la déco.»

Avec près de 80 habitants au pic de l’occupation, les membres de Rhino se réunissaient une fois par trimestre pour discuter des projets en cours. «C’était l’enfer! Chacun voulait apporter son grain de sel et nous votions à main levée», rigole Iona. Véritable baromètre émotionnel de ses habitants, la façade fonctionnait comme moyen d’expression: «Pour fêter les 10 ans, nous avions fait une devanture en mode Las Vegas. Le jour où la vente nous a été refusée, nous avons tout peint en noir. Nous avions aussi fait imprimer nos portraits en taille réelle ainsi que des photos de notre enfance. Pour montrer qu’il y avait des gens, des familles qui vivaient ici.»

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«Pour moi, il y a un avant et un après Rhino, note encore Iona, psychologue de formation. Sans cet endroit, je n’aurai jamais pu venir étudier en Suisse.» Sur les images d’archives, une centaine de manifestants sont massés devant Rhino le jour de l’évacuation. Rien en comparaison du mouvement suscité dans les années 90. Interrogée sur la faible mobilisation populaire suscitée par la fermeture, l’ancienne occupante se risque à une explication: «Nous avions peut-être perdu le soutien d’une partie de la population, qui ne comprenait pas pourquoi nous ne payions pas de loyer. Cette fermeture a été vécue comme un échec cuisant. C’est vrai aussi que les étudiants qui venaient manger tous les jours à midi ne sont pas nombreux à être venus nous défendre.»

Des jeunes prêts à tout

Deux semaines avant le Rhino, le squat de la Tour avait été évacué. Après, ce sera au tour d’Artamis de tomber. «Lors de notre première occupation d’Artamis, un mec a dessiné une porte sur la façade, un autre l’a tronçonnée et on s’est emmurés à l’intérieur à l’aide de brique et de ciment, se souvient Boris Edelstein. On avait même créé une radio pirate qui émettait depuis le Salève. S’en est suivie une longue bataille avec la Ville. Nous étions prêts à tout. On a même fait un sit-in devant le Palais de justice pendant une semaine.»

Tant et si bien que les élus finissent par craquer: la Ville accorde aux manifestants un bâtiment de l’ancien site des Services industriels, rue des Gazomètres. Perplexe, la presse de l’époque se fait l’écho, de loin, d’une manifestation nudiste en ville ou encore d’une partie de frisbee organisée dans un supermarché. Assis dans un café des Acacias, Boris, devenu informaticien, sourit: «Ça semble impossible aujourd’hui, mais à l’époque il y avait même une police des squats. A chaque occupation, on les appelait. Ils venaient vérifier si ça craignait, et allaient rassurer les voisins. Ils étaient presque sympas.»

Même si la politique vis-à-vis des squatteurs s’est durcie et que les peines de prison ont augmenté, Boris explique la fin du mouvement par un changement de mentalité des nouvelles générations: «Vu qu’ils n’ont pas dû se battre pour les obtenir, ils ont considéré ces endroits comme un acquis. A l’époque, certaines occupations étaient très violentes. On n’avait rien à perdre. Certains fabriquaient même des cocktails Molotov pour les lancer sur la police. Nous, c’était plutôt des œufs et de la farine», lance-t-il, goguenard.

Le soutien des partis politiques était plus fort, ajoute le militant de l’époque: «Même la fille du procureur vivait dans un squat. Les loyers étaient chers, la spéculation un vrai problème. Le Parti socialiste soutenait plusieurs squats. Beaucoup d’artistes n’auraient jamais pu exister sans ce genre d’endroits. Sans eux, le metteur en scène Omar Porras ne serait peut-être jamais venu à Genève», avance-t-il.

Je regrette que Genève ait perdu ces îlots de culture. Il fallait les préserver, cela faisait partie du patrimoine de l’époque

Omar Porras, directeur du théâtre lausannois TKM

Metteur en scène reconnu au niveau européen et actuel directeur du théâtre lausannois TKM, Omar Porras confirme: «On venait voir cela de toute l’Europe. J’arrivais moi-même de Kreuzberg, à Berlin. Dès le début j’ai été fasciné par la culture squat de Genève.» Entouré d’artistes, de peintres, de poètes, le Colombien comprend qu’il pourra concrétiser son rêve et fonder le Teatro Malandro. Habitant avec sa famille dans un squat rue Robert-Chouet, derrière la gare, il installe son théâtre dans un autre. «Chaque endroit développait son style. Au Garage il y avait des défilés de mode, des concerts de rhythm and blues, ou même de ska. La Cave 12, c’était la musique expérimentale et à Grange Canal le rap.»

Mais les années passent et les squatteurs, de plus en plus isolés, se radicalisent. De l’autre côté, des formes de logement coopératif ou même des appartements à bas prix voient le jour, rendant pour certains la pratique du squat obsolète. Ces lieux de vie n’offrent toutefois pas le «tout en un» qui amenait ce dynamisme culturel.

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«Je regrette que Genève ait perdu ces îlots de culture, dit aujourd’hui Omar Porras. Il fallait les préserver, cela faisait partie du patrimoine de l’époque.» Il se souvient de la mine ébahie de directeurs de théâtres canadiens ou allemands venus voir sa troupe à l’œuvre dans leur squat. Conseiller d’Etat écologiste, Antonio Hodgers reconnaît le besoin d’endroits culturels à des prix abordables. «On n’a peut-être pas assez réfléchi lors de la fermeture des squats à l’impact que cela aurait sur la culture et sur la vie nocturne de la ville. Genève manque de lieux culturels bon marché pour les jeunes. C’est pour cela que nous voulons mettre sur pied des projets autogérés mais soutenus par les institutions gouvernementales.»

Pourtant Omar Porras reste sceptique face à la volonté de l’Etat. «Ce mouvement alternatif est né parce qu’il y avait un vrai manque de lieux de rencontre et de canaux de communication. Il s’est fait naturellement. Cela doit venir de l’intérieur, sinon cela ne peut pas durer.»

Dossier
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