Genève doit ouvrir davantage de classes d’accueil

Migrants Toujours plus de jeunes arrivent, certains analphabètes

Le canton doit trouver des solutions et un financement

Si les sons du français avaient des couleurs, le «a» serait blanc, le «u» orange pâle, le «i» fuchsia, le «s» vert, le «l» bleu ciel. Et si cette liste devait comporter une erreur, que l’enseignante Isabelle Hirschi nous pardonne. Jusqu’à cette rencontre, la semaine dernière dans sa classe d’alphabétisation pour jeunes migrants, nous ignorions que le français s’apprenait aussi en couleurs. En revanche Saïd, ­Valeriu, Ayop, Seftap, Sadiyo, ­Nazreth, Adan, Elsa, eux, le savent.

Ils viennent de Somalie, d’Erythrée, de Turquie, du Tchad, de Roumanie, des garçons et des filles qui ont en commun l’exil et l’espoir d’un autre futur. Mais avant, il faut parler le français. Selon une méthode d’apprentissage éprouvée, Isabelle Hirschi transforme les sons en teintes et la langue en rythmique, égrenant de sa baguette blanche les sons correspondant aux rectangles de couleur du tableau. «En français, on trouve plusieurs ­phonèmes pour une syllabe, contrairement au tigrigna, la langue des Erythréens», explique la professeure, qui enseigne depuis 1982. Elle accompagne les phonèmes d’un genre de grimace expressive, encourage une jeune ­Somalienne, cachée derrière son voile et sa timidité, à crier les mots en tapant des mains, comme les mesures d’une rengaine irritée, deux croches, une noire, deux croches, une noire, l’accent en fin de phrase, le point d’orgue. «Cette méthode me permet aussi de repérer les analphabètes, car ceux-ci ont de la peine à fixer un son sur une couleur ou un graphème, explique Isabelle Hirschi. Cette jeune fille, par exemple, est arrivée d’an dernier sans avoir été scolarisée auparavant dans son pays. Elle ne maîtrise toujours pas notre langue, raison pour laquelle il lui faudra encore passer du temps dans cette classe. D’autres en revanche rejoindront d’ici à quelque temps une classe d’intégration.»

Comme la petite Somalienne, les jeunes migrants sont de plus en plus nombreux à débarquer à Genève. «Il nous manque à ce jour cinq ou six classes d’accueil dans le secondaire II», atteste la conseillère d’Etat Anne Emery-Torracinta, chargée du Département de l’instruction publique, de la culture et du sport (DIP). Car la rentrée devait s’organiser pour 530 élèves, soit 46 classes, or ils sont déjà 75 de plus, essentiellement des adolescents en provenance d’Erythrée. Et il pourrait encore en arriver d’autres. Le problème, c’est que certains d’entre eux n’ont pas ou très peu été scolarisés dans leur pays d’origine. Joël Petoud, directeur du Service de l’accueil du postobligatoire, tient dans sa main la liste de nouveaux arrivants. Il compte 17 élèves analphabètes, âgés de 15 à 19 ans, Erythréens pour moitié. «Pour le moment, nous n’avons que deux classes d’alphabétisation ouvertes dans le postobligatoire, explique-t-il. Il va en falloir rapidement deux de plus.»

L’analphabétisme, un nouveau défi pour le Département de ­l’instruction publique: «Ces jeunes ne peuvent pas entrer dans le dispositif d’accueil habituel, car il faut d’abord leur apprendre les bases de la lecture et des maths, explique la conseillère d’Etat socialiste. Et bon nombre d’entre eux sont des mineurs non accompagnés, logés dans les foyers de l’Hospice général. S’occuper de ces jeunes est une priorité politique, car il faut qu’un jour ils ­puissent ­prétendre au marché du travail. On sait en effet qu’une partie d’entre eux vont rester plusieurs années en Suisse.» Christina Kitsos, chargée des Affaires migratoires pour le DIP, confirme l’urgence: «Plus le délai d’attente est court, plus l’intégration sera réussie.» Si les plus jeunes enfants sont rapidement scolarisés dans les classes primaires classiques, selon le principe de l’école inclusive qui privilégie l’immersion, il n’en va pas de même pour les plus âgés. «Nous nous posons aussi la ­question d’ouvrir une classe ­d’alphabéti­sation au Cycle», renchérit la ministre de l’Education.

Si la décision est prise, reste la question des moyens financiers. «Nous allons devoir demander un budget supplémentaire, atteste Anne Emery-Torracinta. Or, le canton est dans une période financière difficile, et ce supplément budgétaire aura un impact sur 2016 aussi. Il faudra trouver des solutions, car nous ne pouvons pas mettre ces jeunes sur des listes d’attente et les laisser des mois sans encadrement.» En attendant une décision, la ministre envisage déjà des solutions mixtes, en partenariat avec des associations, par exemple. Car cinq classes supplémentaires nécessitent six équivalents plein-temps, sans compter les locaux à trouver. Et, même si la Suisse n’attire pas autant de migrants que l’Allemagne, l’augmentation risque de se poursuivre ces prochains mois. «Nous allons devoir réfléchir à tout le dispositif d’accueil», conclut Anne Emery-Torracinta.

Dans la classe d’Isabelle Hir­schi, les élèves scandent les couleurs complexes du français. Atten­tifs, consciencieux, ils affichent une discipline peu égalée dans les classes de cette catégorie d’âge. «Ces enfants ont une grande faim d’école, explique Joël Petoud. Ils savent que c’est leur porte de salut. Ceux qui n’ont jamais été à l’école l’ont aussi idéalisée.»

Mais la route sera longue, des couleurs à la langue, puis de l’expression à l’écrit, enfin des bancs d’école à l’insertion professionnelle. Certains n’y parviendront peut-être pas. «Mais leur meilleur atout, c’est leur savoir-être, avance Joël Petoud. Ce sont en général de bons jeunes, travailleurs et respectueux. S’ils parviennent à obtenir une attestation fédérale professionnelle et s’ils ont la chance de rencontrer un patron à la fibre ­sociale, ils pourront effectuer à satisfaction des emplois où leurs capacités seront reconnues. Ce qui, pour nous, constitue une victoire.» En attendant, Isabelle Hirschi désigne les couleurs qui mènent à la phrase «c’est moi». Vert, turquoise, orange. «C’est moi», ce sont eux. Désormais, il faudra compter avec ces gamins de l’arc-en-ciel.

«S’occuper de ces jeunes est une priorité politique»