Le Temps: Il y a une année, vous déclariez dans l'Hebdo que Genève devait prendre exemple sur le Luxembourg, avançant que le canton aurait finalement un poids plus important au sein de l'UE qu'au sein de la Confédération. Peut-on encore tenir un tel discours quand on est candidate au Conseil fédéral?

Micheline Calmy-Rey: Je peux vous rassurer. Il ne s'agissait pas de tenir un discours autonomiste. Mais quand on voit le faible poids de Genève dans la Confédération, on peut se poser des questions. Le Luxembourg, qui est une entité ayant la même population et la même force que Genève a plus de poids au sein de l'UE que nous au sein de la Confédération. Et dans le mouvement de centralisation auquel nous assistons, les minoritaires sentent plus le poids de la majorité. Malheureusement, ce processus n'a pas été accompagné d'une réflexion sur le fédéralisme.

– Genève profite aussi de sa situation au sein de la Suisse.

– Oui, mais je fais le constat triste qu'un certain nombre de Romands pensent que l'on peut aussi bien vivre en dehors de la Suisse.

– Genève apparaît parfois comme assez égoïste, en Suisse alémanique.

– Je m'inscris en faux contre cette idée. Genève est un canton payeur net dans la péréquation. Ce n'est pas être égoïste que de défendre les intérêts de l'aéroport et le bon usage de l'argent public en exigeant des contreparties à une aide pour Swiss. Je suis aussi assez fière de l'accord fiscal qui a permis, par exemple, à BAT de s'installer dans le Jura.

– A propos de Genève, vous affirmiez aussi que la Ville internationale assumait la politique étrangère de la Suisse. Vous le pensez vraiment?

– La politique étrangère de la Suisse est menée en partie à Genève, l'un des centres de rencontres internationales les plus importants du monde. La ville incarne un peu la tradition de la Suisse sous-tendue par l'Esprit de Genève. D'ailleurs, quand j'étais à New York, lors de l'adhésion de la Suisse à l'Organisation des Nations unies, j'ai constaté que beaucoup de pays avaient des attentes très fortes à l'égard de la Suisse.

– Par exemple?

– La Suisse peut offrir à Genève des possibilités, une interface, des moyens d'expertise, pour permettre aux Etats du tiers-monde de mieux défendre leur position au sein des Nations unies ou de suivre les conférences internationales.

– La neutralité, cela sert-il encore?

– D'abord la Suisse n'est pas neutre et ne peut pas l'être face aux violations des droits de l'homme, à la faim et aux injustices dans le monde. La Suisse continue précisément de susciter une attente comme pays neutre, comme pays «non aligné». Nous avons les moyens notamment d'exprimer une solidarité concrète avec les pays défavorisés, mais dans le système des Nations unies.

– A quelques jours du sommet de Copenhague sur l'élargissement de l'Union européenne, la Suisse ne doit-elle pas relancer sa demande d'adhésion ou au contraire faut-il la laisser dormir pendant dix ans?

– Nous sommes pour l'heure engagés dans des négociations bilatérales. Si l'adhésion n'est pas au calendrier politique, c'est précisément parce que nous sommes en négociation. Mais un jour, la Suisse devra se poser la question de savoir si elle ne doit pas adhérer plutôt que d'être contrainte d'accepter les acquis communautaires passés et futurs au travers d'accords bilatéraux. Car l'adhésion permet au moins de peser de son poids dans les discussions.

– Mais faut-il attendre que les choses mûrissent d'elles-mêmes?

– Je pense que le gouvernement va être un jour ou l'autre contraint de mener la réflexion sur l'adhésion quand il verra que la perte de poids dans les négociations nuit aux intérêts de la Suisse. Au moins à l'intérieur, on peut peser sur les décisions communautaires.