Genève

Genève pétrifié par ses conflits

L'automne politique et social a été brûlant. Avec un canton sans budget, un parlement hostile et la fonction publique dans la rue, le Conseil d'Etat subit une avalanche de critiques

Un canton sans budget, une fonction publique dans la rue, un parlement défiant ses propres magistrats et une pluie de référendums annoncée, le temps sur Genève est bien lourd. Dans cette agitation, certaines voix s’élèvent publiquement pour dénoncer l’absence de capitaine à la barre de l’exécutif. D’autres, moins vindicatives, préfèrent évoquer un faisceau de causes pour expliquer la bourrasque politique et sociale qu’a traversé le canton en fin d’année.

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Les regards des députés se tournent naturellement vers le Conseil d’Etat lorsqu’il s’agit de désigner des coupables. Coupables une première fois d’avoir entamé trop tardivement des négociations sur le budget avec les partis politiques, conduisant le canton à fonctionner sous le régime des douzièmes provisoires. Coupables une seconde fois pour avoir laissé la situation s’envenimer avec la fonction publique. Décryptage des critiques.

Un budget «mal négocié»

A droite comme à gauche, les députés ne tarissent pas de reproches à l'égard du collège gouvernemental dans sa gestion de l'examen budgétaire. Il y a d'abord le timing. Le Conseil d'Etat n'a ouvert des négociations avec les partis qu'après le refus d'entrée en matière de la Commission des finances le 17 novembre. Lors de la dernière législature, l'ancien ministre des finances écologiste David Hiler entamait déjà des discussions en février. "Se réveiller à la dernière minute pour négocier un budget? Pas besoin d'être conseiller d'Etat pour se rendre compte qu'il s'agit là d'une absurdité", vitupère le député socialiste Thomas Wenger.

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Il y a ensuite la forme. La cheffe du groupe démocrate-chrétien Béatrice Hirsch comprend mal, par exemple, pourquoi l'exécutif a évoqué l'augmentation de la durée de travail hebdomadaire des fonctionnaires de 40 à 42 heures alors que cette mesure n'était pas au programme du budget 2016. Un élément de langage suffisant pour braquer les syndicats du personnel et la gauche, estime-t-elle. "Ce n'est pas très malin de se mettre ces derniers à dos alors que le gouvernement doit mettre en oeuvre la troisième réforme de la fiscalité des entreprises qui va coûter entre 500 et 600 millions de francs au canton. Il aurait plutôt fallu tendre à minimiser l'ampleur de l'opposition."

Il y a enfin le fond. Les coupes linéaires à hauteur de 1% prévues par le gouvernement sur les charges de personnel et les dépenses générales cristallisent les inimitiés. Elles démontrent la difficulté à trancher du Conseil d'Etat. "Une aberration en politique", lance Thomas Wenger alors que l'exécutif "demeure le plus compétent pour trouver des économies dans les départements", renchérit Magali Orsini d'Ensemble à Gauche. Au final, l'absence de réactivité du gouvernement laisse un goût d'amertume sur les lèvres des députés. "Les conseillers d'Etat nous donnent la désagréable impression qu'ils savent mieux que nous", déplore le député UDC Thomas Bläsi. Lequel rappelle, pour appuyer son propos que l'exécutif avait préféré réintroduire "en catimini" le quatorzième salaire à certains hauts fonctionnaires plutôt que de passer devant le Grand Conseil.

Un président et son département contestés

"Il manque clairement un capitaine à la tête d'un navire", illustre Thomas Wenger aux yeux desquels l'absence de prise de parole du président lors du débat budgétaire, dénote une absence de leadership à la tête du Conseil d'Etat. A droite, Thomas Bläsi se déclare "déçu" d'un homme "qui n'a pas su être le chef d'orchestre qu'on attendait de lui". A gauche, on estime que ce dernier pèche à ce poste par manque "d'envergure". 

D'autres jugent que la fébrilité présidentielle s'explique par le peu de compétences que lui confère son département présidentiel, à savoir notamment les relations extérieures dont la Genève internationale et l'agglomération franco-valdo-genevoise. "Quand on doit montrer l'exemple, notamment en matière de recherche d'économie, il est difficile pour un François Longchamp d'être crédible, étant donné la petitesse de son dicastère", argumente un député libéral-radical. 

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Une collégialité d’apparat

Au-delà du seul département présidentiel, l'exécutif est pointé du doigt pour son absence de collégialité. "Manque de liant, alchimie absente, peu d'esprit de corps", les critiques sont unanimes. Au sein du quatuor de droite du Conseil d'Etat, le discret et réservé ministre des Finances Serge Dal Busco est perçu tantôt comme sous tutelle du président, tantôt comme manquant de sens politique. On reproche surtout au grand argentier de n'avoir pas su quitter son costume de magistrat communal, fonction qu'il a occupée pendant dix ans, alors qu'il est à la tête de l'un des départements majeurs du gouvernement.De son côté, le magistrat chargé de la sécurité Pierre Maudet (PLR) est perçu comme trop individualiste, avec peu d'égard pour ce qui ne dépend pas de son département.

A gauche, la socialiste Anne Emery-Torracinta hésite encore entre une posture d'opposition et la collégialité. La cheffe de l'Instruction publique n'avait pas manqué, via la presse, à fustiger un budget qu'elle n'avait pas voté, tout en blâmant les enseignants pour avoir boycotté les notes des élèves. Si Antonio Hodgers (Verts) reste discret au sein de l'Exécutif, Luc Barthassat (PDC) continue à irriter le législatif, voire ses collègues, pour ses déclarations intempestives, prises sans concertation avec le reste du collège. Quant à Mauro Poggia (MCG), son incapacité à maîtriser sa députation – constatée lors du vote du budget sur le plafonnement de la déduction de la prime d’assurance maladie que souhaitait l'édile – laisse les députés perplexes.

Un parlement incontrôlé

L'imprévisibilité d'un parlement sans majorité de droite demeure sans conteste une lourde épine dans le pied gouvernemental. Divisé en trois blocs (Entente, Alternative, Nouvelle force), le Grand Conseil n'est plus aussi ductile que lors des dernières législatures vis-à-vis de son exécutif. Les députés le concèdent, la présence massive dans l'enceinte du Mouvement citoyens genevois (19 députés), à la ligne politique que seule la formation elle-même comprend, complique encore plus la tâche du Législatif. Surtout lorsque le parti contestataire exige un budget à l'équilibre tout en voulant maintenir une niche fiscale (35 millions de francs) et le versement des annuités (39,8 millions de francs) que le gouvernement souhaitait voir disparaître.

La surreprésentation des deux conseillers d'Etat démocrate-chrétien par rapport à leur députation (10 sièges) rend la quête de majorité un peu plus ardue. Pire encore, une majorité du parlement semble ne plus accorder sa confiance à l'exécutif. Pour l'attester, rappelons que le PLR, soutenu par leurs collègues de droite, a réussi à imposer son corset budgétaire à un Conseil d'Etat qui n'en voulait pas. La démarche étonne, cette même droite disposant de cinq sièges sur les sept que dénombre le gouvernement.

"Certes, la tâche n'est pas simple, reconnaît le président de la Commission des finances, le MCG Eric Stauffer. Mais le Conseil d'Etat a tout fait ce qu'il ne fallait pas faire pour mettre Genève à feu et à sang." Les députés blâment leur gouvernement. Le gouvernement les sermonne. Pas sûr que le canton soit gagnant à chasser les coupables.

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