Justice

Genève plaque tournante du scandale financier en Malaisie

La police fédérale américaine pointe du doigt 700 millions de dollars détournés du fonds souverain 1MDB via la société PetroSaudi. Son enquête montre que l’argent aurait transité par les comptes du cofondateur de cette entité présente au bout du lac, jusqu’au milliardaire et amateur d’art Jho Low. Trois toiles de sa collection dormiraient encore aux Ports Francs

L'Office fédéral de la justice et police (OFJ) traque depuis ce jeudi deux tableaux signés de Monet et une toile de Van Gogh. D’une valeur totale estimée à 98 millions de dollars, les œuvres d’art (Saint-Georges Majeur, Nymphéas avec reflets de hautes herbes et La maison de Vincent à Arles), acquises avec de l’argent détourné du fonds souverain malaisien 1MDB, étaient entreposées en 2014 dans les Ports Francs à Genève.

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Le sont-elles toujours? Selon la Neue Luzerner Zeitung, c’est en tous les cas ce que pensent l'OFJ et Parquet américain. Raison pour laquelle ce dernier a formulé ce mercredi, dans le cadre d’une saisie historique de plus d’un milliard de dollars liés au scandale financier du siècle en Malaisie, une demande d’entraide aux autorités helvétiques. Objectif: exécuter notamment le séquestre des trois peintures. Pour l’heure, les grandes sociétés entrepositaires du canton que nous avons contactées disent n’avoir reçu aucune instruction de la justice suisse.

«L’opération préventive - les Etats-Unis ont à présent trois mois pour déposer une requête formelle de séquestre - est toujours en cours et nous ne faisons à ce stade aucun commentaire sur l’emplacement des œuvres d’art», résumait cette dernière, vendredi matin.

Décryptage d’une affaire de corruption spectaculaire, ayant fait à ce jour l’objet de dix procédures à travers le monde (Malaisie, Hong Kong, Singapour, Thaïlande, Emirats arabes unis, Suisse, Luxembourg, Royaume-Uni, Etats-Unis) et qui menace depuis plus d’un an de faire tomber le premier ministre malaisien Najib Razak.

Première étape au bout du lac

Le Temps a épluché le compte rendu de l’enquête menée par la police fédérale américaine (FBI). Le document de 136 pages, publié voilà trois jours, retrace avec force et détails la manière dont les montants supposés avoir été siphonnés d’1MDB auraient été blanchis aux Etats-Unis. Washington estime la fraude à 3 milliards de dollars, contre 4 milliards pour la justice suisse, voire 6 milliards – soit près de la moitié des pertes inscrites jusqu’ici au bilan d’1MDB – si l’on se réfère aux calculs de la presse internationale.

Les schémas de détournement mis en évidence outre-Atlantique entre 2009 et 2015 comprennent trois phases. La première, baptisée «Good Star», décrit une fraude qui s’est déroulée il y a sept ans et porterait sur 700 millions de dollars. La deuxième vague de blanchiment d’argent, «Aabar» – celle où ont dernièrement été impliquées les banques suisses BSI et UBS, notamment –, se passe en 2012, pour près de 1,4 milliard de dollars. La troisième étape intervient un an plus tard. Elle concernerait près de 1,3 milliard de dollars, dont une partie aurait servi à acheter les deux Monet et le Van Gogh supposé encore dormir dans des coffres à Genève.

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L’un des personnages clé de toute l’affaire, selon le FBI: Jho Taek Low, un richissime homme d’affaires malaisien âgé de 34 ans, surnommé la «baleine» pour ses frasques dans les milieux de la jet-set américaine et asiatique. Grand collectionneur d’art, ce dernier est l’ami de Riza Aziz, producteur du film Le Loup de Wall Street, avec Leonardo DiCaprio, et beau-fils de l’homme fort de Kuala Lumpur.

D’après la justice américaine, la société Red Granite qui a financé le long métrage nominé aux Oscars et ayant rapporté plus de 400 millions de dollars au box-office, aurait été «sponsorisée» par 1MDB, à hauteur de 100 millions de dollars. L’argent aurait même servi à offrir à l’acteur américain notamment une statuette ayant appartenu à Marlon Brando et qu’il avait remportée pour son rôle dans «Sur les quais» (1954).

La société du prince saoudien

Jho Low, qui appelle son banquier de Goldman Sachs «Bro» (l’équivalent de «pote» ou «frangin», en français), se trouve être la cheville ouvrière ayant mis en contact 1MDB et Petrosaudi, une société cofondée par le prince saoudien Turki Bin Abdullah. Son partenaire, un homme d’affaires originaire du Golfe et entretenant des liens proches avec Genève, a ouvert une antenne opérationnelle au bout du lac en 2007. C’est de ses bureaux, à présent situés à la rue du Rhône, que le scandale financier du siècle en Malaisie a éclaté au grand jour.

Xavier Justo, ex-dirigeant de PetroSaudi qui purge en ce moment une peine de prison ferme de 3 ans à Bangkok pour avoir fait chanter son ancien employeur, avait monnayé début 2015 des données informatiques sensibles volées à ce dernier, dont il cherchait à se venger. A la réception de ses informations confidentielles: la journaliste militante Clare Rewcastle Brown, ancienne figure de la BBC honorée au classement 2016 de «The World’s 50 Greatest Leaders» du magazine Fortune et belle sœur de l’ex-premier ministre britannique Gordon Brown.

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Selon le FBI, «les fonds détournés d’1MDB ont été transférés [à l’un des] cofondateurs de PetroSaudi avant d’être crédités sur le compte d’un officiel malaisien». Isabella Piasecka, porte-parole de la société pétrolière présente notamment à Genève, indiquait jeudi à l’agence Bloomberg «que ni l’entreprise ni ses employés ou ayants droit économiques ne font l’objet d’une procédure pénale en Suisse ou aux Etats-Unis». Pourtant, l’enquête américaine précise noir sur blanc que 700 millions de dollars, censés se trouver dans les comptes d’1MDB, ont été crédités en faveur de la société écran seychelloises «Good Star», appartenant à Jho Low.

Et la procureure générale des Etats-Unis d’énumérer mercredi – sur la base de recherches forensiques – l’achat de dizaines d’immeubles de haut standing et autres villas de luxe outre-Atlantique ou en Europe, ainsi que plusieurs œuvres d’art cotées (d’une valeur totale estimée à plus de 200 millions de dollars) avec l’argent détourné.

Villas de luxe et jet privé

Parmi les bâtiments supposés frauduleusement acquis via des mouvements de 700 millions déviés d’1MDB via des transferts effectués entre Deutsche Bank Singapour et RBS Coutts à Zürich: L’Hôtel Ermitage et la propriété Hillcrest à Berverly Hills (Californie), pour plus de 54 millions de dollars. Mais aussi complexe foncier Oriole à Los Angeles, pour 39 millions de dollars. Ainsi que les gratte-ciel new-yorkais Park Laurel et Green (près de 54 millions de dollars). La longue liste se termine par l’achat, en 2010, d’un Bombardier Global 5000, un jet privé d’une valeur de plus de 35 millions de dollars.

La justice suisse a gelé l’automne dernier plusieurs dizaines de millions de francs liés à 1MDB et ayant transité par la place financière helvétique. Washington exige depuis mercredi de Berne la saisie de documents bancaires en lien avec cette même affaire. La procédure suit son cours, le Parquet fédéral américain ayant fourni «diverses preuves tout à fait satisfaisantes», selon le Ministère public de la Confédération et l'OFJ.

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