Les policiers genevois ne cesseront jamais d’étonner. L’agent qui a comparu mercredi devant le tribunal est accusé d’avoir trafiqué le résultat d’un éthylotest pour éviter de très sérieux ennuis à un collègue gendarme qui, sortant à l’aube d’une boîte de nuit, avait embouti des véhicules garés avec 1,62 pour mille d’alcool dans le sang et un téléphone portable à la main. Mis en cause par le stagiaire qui patrouillait avec lui, l’appointé conteste avoir ordonné cette falsification et évoque un quiproquo.

Les faits remontent au 10 août 2015. Il est environ 4h50 lorsque la centrale d’alarme reçoit l’appel d’un témoin ayant vu l’accident. L’opérateur peut rapidement s’entretenir avec le conducteur fautif, qui n’est autre qu’un gendarme en congé. Il indique avoir heurté un véhicule garé et veut régler la chose à l’amiable, sans intervention d’une patrouille. Lorsqu’on lui demande pourquoi, il répond: «Ben euh… je pars du Petit Pal, et puis voilà quoi.» Des policiers sont envoyés sur les lieux et sont prévenus qu’il s’agit d’un collègue du poste de Carouge.

«Il a l’air caisse»

Arrivé sur place, le responsable de la patrouille est encore contacté par l’opérateur. Il déclare que «ça aurait pu être pire», dit attendre qu’il y ait un peu moins de monde pour le faire souffler éventuellement à l’éthylomètre, et ajoute que ce collègue a «l’air caisse». Interrogé à ce sujet par la présidente Isabelle Cuendet, le prévenu nuance: «Au début, il ne présentait aucun signe d’ébriété. Ensuite, je me suis rendu compte qu’il était un peu joyeux.»

Sur la suite des événements, les versions divergent. Au cours de l’enquête, qui démarre au moment où un supérieur exige un rapport en bonne et due forme et alors que la rumeur d’une combine commence à se propager, l’apprenti gendarme révèle rapidement la fraude. Face à ce collègue en pleurs, qui sent fortement l’alcool et souhaite qu’une solution soit trouvée, décision commune est prise de remplir un simple constat d’incapacité de conduire (4HRS), ajoute le stagiaire. Sur ce formulaire, impliquant un taux inférieur à 0,8 pour mille compatible avec une simple contravention, est finalement inscrit 0,62 pour mille. Le jeune affirme aussi qu’il n’aurait jamais pris pareille initiative sans en référer à son responsable.

Une méprise?

L’appointé, défendu par Me Alain Berger, conteste avoir vu de ses yeux l’éthylomètre dans lequel le collègue a soufflé deux fois, même si le contrôle a été effectué par un stagiaire et que la situation était sensible. «Il porte une arme. S’il peut tuer des gens, il peut bien faire souffler un autre policier», explique-t-il.

Le prévenu soutient que le jeune lui a annoncé le mauvais taux. «Je l’ai cru.» Il ajoute qu’il a peut-être mal entendu et que le 1,62 est devenu un 0,62 à son oreille. Cette confusion aurait engendré une autre méprise, le stagiaire interprétant l’ordre d’établir un simple constat comme une injonction de falsifier le résultat. «Ça devient très compliqué», fait remarquer la présidente.

Révélations en série

Et pourquoi cet apprenti gendarme, décrit par d’autres policiers comme une personne calme, hésitante et timide, aurait menti et chargé son maître de stage? «Il avait eu des problèmes dans un autre groupe et il a peut-être trouvé que je mettais trop de pression», avance l’appointé. Non sans préciser que les vérifications techniques engendrées par cette affaire ont montré que le même stagiaire très indulgent a falsifié, six jours plus tard, le taux d’un autre conducteur avec l’accord de son nouveau supérieur.

Le prévenu ajoute que lui-même n’aurait jamais pris ce risque, car il avait en mémoire la mésaventure d’un chef condamné il y a de cela quelques années pour avoir opportunément oublié de faire souffler un automobiliste. Pour la défense, qui fait opposition à l’ordonnance du procureur général infligeant 120 jours-amendes avec sursis pour entrave à l’action pénale et faux dans les titres, l’appointé doit être acquitté. Ce dernier, qui a désormais treize années de police au compteur et forme encore les stagiaires, saura ultérieurement s’il a réussi à instiller le doute sur son rôle dans cette dissimulation.