Médias

Genève prend très mal le départ programmé de la RTS

La RTS doit créer à Lausanne une rédaction unique pour l'actualité. La mesure dépouillerait Genève d’une partie des activités qui animent la Tour. S’il est validé, le déménagement est pour 2024. Le gouvernement genevois dit sa colère. La SSR compte également déplacer 170 postes de Berne à Zurich

Dès 2024, Genève va perdre une bonne partie des activités de la Radio Télévision suisse (RTS). A cette date, les employés actifs dans le domaine des news travailleront à Lausanne, dans un centre médias à construire non loin de l’EPFL. Les salariés migrant en terres vaudoises y rejoindront ceux qui y travaillent déjà pour la radio et qui auront dû quitter La Sallaz, au nord de Lausanne. Avec le multimédia, ils formeront une rédaction censée travailler ensemble dans un souci d’augmentation de la qualité rédactionnelle sur tous les supports, souligne Pascal Crittin, directeur de la RTS.

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A Genève, resteront notamment les magazines d’information, les divertissements et le département des Sports. La fameuse Tour qui domine la ville va donc se vider d’une partie de ses 1200 employés. Elle va notamment perdre le téléjournal, réalisé à Genève depuis 1982.

Cette stratégie correspond à la volonté de la SSR, la maison mère de la télévision romande, d’économiser 25% des surfaces occupées actuellement par ses rédactions. Mais elle n’a pas encore été officiellement validée par elle, contrairement à la décision de déplacer la rédaction bernoise de la Radio alémanique à Zurich.

«Un jeu dangereux»

A Genève, cette migration programmée de la RTS fâche, même si elle est lointaine. Le canton est décidé à ne pas se laisser dépouiller sans réagir. Les mots du président du Conseil d’Etat, Antonio Hodgers, sont durs. «Cette décision est un coup de poignard dans le dos, lance le Vert. Lors de la votation sur «No Billag», la SSR avait développé des arguments pour montrer à quel point la télévision, en maintenant des rédactions du Jura au Valais, jouait un rôle de trait d’union entre les Romands. La population genevoise avait soutenu massivement la SSR lors de ce vote. C’est donc un sentiment de trahison qui nous anime. Nous sommes très étonnés que la RTS ne fasse pas preuve d’une plus grande sensibilité aux questions touchant l’essence même du fédéralisme. Vouloir faire ce type d’économies est un calcul à court terme, même si nous comprenons que la SSR doit être gérée comme une entreprise. Je doute que lors des futures votations sur la redevance qui ne manqueront pas de venir, cette stratégie permette de réunir une majorité populaire.»

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Le conseiller national PLR Hugues Hiltpold est même d’avis que «cette annonce qui ne trompe personne» pourrait avoir des conséquences rapides à Berne. «Lors du dépôt de la loi sur les médias électroniques certains élus pourraient être tentés de revoir le périmètre du service public», note le Genevois pour qui la SSR, en voulant créer de grands centres, se livre à «un jeu dangereux».

«Il n’y a aucune trahison de la part de la RTS», répond Pascal Crittin, qui voit un paradoxe dans les réactions politiques: «On demande que la SSR soit moins grosse en baissant la redevance, et à ce qu’elle laisse de la place aux privés, ce que nous faisons. Et dès que des mesures d’économies sont annoncées, les réactions sont très vives.»

La Tour épargnée

A Genève, les surfaces laissées vides à la suite des mesures envisagées seraient louées ou vendues, dit Pascal Crittin, qui souligne que cela ne concernerait pas la Tour, mais les bâtiments à ses pieds. «La logique est d’économiser dans les murs pour ne pas devoir le faire dans les émissions», répète-t-il.

L’équilibre des forces entre Genève et Lausanne, où travaillent 600 personnes, n’est pas appelé à beaucoup évoluer, selon le directeur de la RTS, qui évoque une perte nette de 150 personnes environ, en défaveur de Genève.

Dans son communiqué, le gouvernement genevois réclame des «mesures compensatoires» à la RTS. De quel ordre pourraient-elles être? «Nous allons entrer en discussion, répond Antonio Hodgers. Dans les nouveaux équilibres à trouver, il est important que nous puissions faire entendre notre voix.»

«Rupestre pays de Vaud»

L’agacement de l’exécutif cantonal fait écho à celui de Patrice Mugny, alors maire de Genève, qui, en 2008, avait regretté le traitement de l’information radio depuis Lausanne, qui avait «peu à peu fait du rupestre pays de Vaud son centre d’intérêt principal» au détriment de l’actualité genevoise.

L’actuel maire de Genève, Sami Kanaan, est moins alarmiste que le président cantonal. «D’ici à 2024, il peut se passer beaucoup de choses, souligne-t-il. Mais ce départ serait hautement symbolique et la ville va s’allier avec le canton pour défendre Genève. Je peux comprendre que la SSR doive faire des économies. No Billag n’a pas tout réglé. Gilles Marchand, son directeur, l’avait annoncé. Mais je remarque qu’en Suisse romande, Genève, la ville la plus importante du point de vue économique, est affaiblie, alors qu’en Suisse alémanique, c’est le mouvement contraire, avec un renforcement de Zurich. Au-delà des cas particuliers, on ne peut pas continuer à voir les médias se restructurer et à en parler sur le mode strictement réactif. Il faut organiser des Etats généraux sur cette question qui relève de l’équilibre fédéral.»


La SSR déplace 170 postes de Berne à Zurich

Le conseil d’administration de la SSR a pris la décision de déménager le studio radio de Berne à Zurich. Annoncée le mois dernier, cette mesure fait enrager ceux qui accusent l’entreprise de centralisation

Malgré la forte opposition régionale, la SSR n’a pas reculé. Ce mercredi 19 septembre, son conseil d’administration a avalisé le transfert d’une partie de la rédaction de la radio alémanique (SRF) de Berne à Zurich, qui touche 170 collaborateurs. Même si le projet doit encore être soumis à consultation auprès des partenaires sociaux, un pas décisif a été franchi.

Gilles Marchand, le directeur général de la SSR, l’avait déclaré au soir du rejet de l’initiative «No Billag» le 4 mars dernier. Il fallait désormais économiser 100 millions de francs par année en raison du plafonnement du produit de la redevance radio-TV par le Conseil fédéral à 1,2 milliard de francs. Ce jour-là déjà, il avait annoncé des priorités claires: le but était de garantir la qualité des programmes tout en préservant un maximum de postes.

C’est la raison pour laquelle la direction a mis l’accent sur un plan d’économies axé d’abord sur l’immobilier. Le projet approuvé ce mercredi permettra d’économiser 12 millions de francs se répartissant sur les différents sites de Suisse alémanique, dont 5 millions à Berne.

Une décision qui suscite l’émoi

Les réactions n’ont pas tardé, oscillant entre «incompréhension» et «déception». «Une décision fausse et dénuée de toute sensibilité politique», a tweeté en allemand le conseiller d’Etat valaisan Christophe Darbellay (PDC/VS). Une réaction évidemment partagée par les autorités municipales et cantonales bernoises, de même que par la Région capitale suisse. A leurs yeux, ce projet va à l’encontre de la volonté du peuple qui avait plébiscité une SSR présente équitablement dans toutes les régions du pays. «Cette démarche va affaiblir la SSR à moyen terme au lieu de la renforcer», estime le conseiller exécutif bernois Christoph Ammann.

De son côté, la SSR se défend de prendre une décision contraire à l’esprit du fédéralisme helvétique. Elle assure qu’elle restera fortement implantée en ville de Berne. Malgré ce déménagement partiel de la rédaction radio, elle conservera 550 collaborateurs dans la capitale, dont 150 journalistes travaillant pour les quatre régions linguistiques de même que pour le portail Swissinfo, destiné avant tout aux Suisses de l’étranger. De plus, la SSR promet de renforcer sa rédaction nationale à Berne ainsi que sa présence dans les cantons alémaniques. Enfin, c’est à Berne que sera localisée la toute nouvelle plateforme numérique qui proposera les différents programmes de toutes ses chaînes à la carte.

Etonnamment, le communiqué de la SSR ne consacre pas une ligne aux projets de convergence entre la radio et la télévision romande. C’est dire qu’il n’a fait l’objet d’aucune décision définitive.

Jocelyn Daloz

Michel Guillaume

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