Sécurité

A Genève, le privé s'invite autour des prisons

Le conseiller d’Etat Pierre Maudet envisage d’externaliser le poste de contrôle avancé de Champ-Dollon ou encore la surveillance de l’enceinte extérieure de la prison. Ces options, présentées fin octobre aux autres membres du gouvernement, feront certainement hurler une majorité des députés

La privatisation complète du transport des détenus, qui a indigné partie de la République, n’était sans doute que la pointe de l’iceberg. L’externalisation des tâches dans le domaine pénitentiaire genevois est en marche. Le ministre de la Sécurité, Pierre Maudet, a présenté fin octobre plusieurs pistes en ce sens à ses collègues du Conseil d’État.

Dans une note explicative et confidentielle, dont le Temps a pu prendre connaissance, le magistrat libéral-radical évoque notamment la possibilité de remettre à des privés le poste de contrôle avancé à l’entrée de Champ-Dollon ou encore la surveillance de l’enceinte extérieure de la prison. Le Service de probation et d’insertion ainsi que les Ateliers Feux-Verts, tous deux œuvrant dans le domaine de la réinsertion, sont également concernés par cette volonté d’économie.

Esprit critique

Contraint lui aussi de se plier à une réalité budgétaire difficile mais soucieux de poursuivre son ambitieuse planification carcérale, Pierre Maudet estime possible d’examiner avec un esprit plus critique ce qui fait ou non partie des tâches régaliennes en matière de prison. Le magistrat a donc chargé l’Office cantonal de la détention d’identifier des activités susceptibles d’être sorties du giron de la fonction publique. Crispations garanties sachant que la remise à Securitas du seul convoyage motorisé des détenus a déjà provoqué la colère d’une majorité du parlement.

Le point le plus sensible est sans conteste celui consistant à remplacer, en partie ou totalement, les gardiens de prison qui assurent le contrôle du portail extérieur de Champ-Dollon, le service des huissiers et les rondes autour de l’enceinte. Ces tâches seraient reprises par des agents privés ou bien – variante déjà qualifiée de peu réaliste faute d’effectifs – par des assistants de sécurité publique (ASP).

Un gardien coûte environ 142 000 francs par an, un ASP 122 000 francs et un privé 90 000. Au total, 11,6 temps pleins seraient au minimum concernés par la manœuvre dans sa version complète. C’est toutefois une économie en postes, et non en francs, qui est ici privilégiée puisque les gardiens concernés seront réaffectés à l’intérieur des bâtiments, précise le document.

Exemple vaudois

À l’appui de cette option, le département cite la pratique en vigueur dans le canton de Vaud où l’extérieur des prisons est quadrillé par des sociétés de surveillance. On pourrait aussi rappeler à ce propos l’expérience violente vécue en juillet 2013 par les agents privés patrouillant autour de Bochuz, qui ont essuyé plusieurs rafales d’armes automatiques et assisté sans pouvoir broncher à l’évasion spectaculaire de deux membres des Pink Panthers à bord de véhicules qui avaient forcé le portail.

À Genève, la situation est très différente même si des privés sont employés dans certains petits établissements ou appelés en renfort à La Brenaz pour pallier le manque de personnel. Ce sont toujours des gardiens qui tiennent le poste de contrôle avancé de Champ-Dollon où arrivent les visiteurs et qui font, une à deux fois par jour, le tour complet du périmètre pour déceler des éventuels objets suspects ou dégâts de grillage.

Selon nos informations, ces agents de détention ont suivi une formation spéciale au tir et à la tactique d’intervention, ils sont entraînés régulièrement et bénéficient des lourdes armes de la police. C’est une sécurité de haut niveau et qui donne aussi aux gardiens, généralement confinés dans des espaces clos, l’occasion de faire autre chose.

Secteurs de la réinsertion visés

D’autres économies de postes sont envisagées. Le service de probation et d’insertion (SPI) – dont la mission essentielle est de favoriser la réinsertion et donc de prévenir la récidive des personnes libérées – peut prendre la forme d’une fondation privée – cela se fait dans d’autres cantons – ou encore perdre son secteur hébergement. Ce même service peut aussi économiser 1,8 poste en abandonnant la mise en œuvre des sanctions de travail d’intérêt général pour les mineurs (appelées prestations personnelles) au profit du tribunal ou de la Fondation genevoise pour l’animation socioculturelle.

La Fondation des Ateliers Feux-Verts, qui fournit notamment des emplois aux personnes condamnées et dont les collaborateurs font partie de la fonction publique depuis une quinzaine d’années, est susceptible de retourner à un contrat de prestation. Cette externalisation devra toutefois, précise la note du département, faire l’objet d’une analyse des risques et nécessitera de lourdes démarches à l’issue incertaine.

Enfin, l’avenir de La Clairière, centre pour délinquants mineurs, est aussi en discussion. Quant à Frambois, établissement de détention administrative dépendant d’une fondation financée par trois cantons, son intégration à l’Office cantonal de la détention pourrait être repoussée de quelques années.

Travail de clarification

Contacté à propos de cette politique, Pierre Maudet fait répondre par sa porte-parole, Caroline Widmer, «qu’il ne s’agit pas prioritairement de privatiser de nouvelles activités de nature carcérale mais bien de poursuivre le travail de clarification et de répartition des rôles lorsque la situation est floue, à l’instar de ce qui a été fait pour le convoyage des détenus qui était déjà largement privatisé depuis de nombreuses années».

Pour le surplus, le département «réserve le fruit de ses réflexions à la commission du Grand Conseil compétente». Nul doute que celle-ci sera fort intéressée de les entendre.

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