David Hiler, la locomotive

Grand argentier, écologiste, 54 ans. C’est l’homme fort du gouvernement. Du PS à l’UDC, tout le monde salue le bilan du grand argentier écologiste, arrivé premier des candidats à l’élection du Grand Conseil. Cet historien économique impressionne par son autorité, sa vista et sa capacité à l’exprimer dans des discours concrets. Partisan de la transparence, il a rendu la comptabilité de l’Etat plus lisible. En quatre ans, David Hiler a redressé les finances d’un canton qui a longtemps brillé par sa propension à aligner les déficits abyssaux. Béni par la conjoncture, qui a démultiplié les recettes fiscales, le ministre n’en a pas moins contenu la croissance des dépenses, constitué une réserve conjoncturelle fort utile en ces temps de disette et fait reculer la dette de près de 1 milliard. Avec ses collègues, il a aussi présenté deux plans d’économies, qui n’avaient rien de révolutionnaire, mais qui démontraient le souci d’efficience du gouvernement.

La réforme fiscale, qu’il annonçait depuis le début de la législature, a été accélérée sous la pression d’un projet de loi de la droite majoritaire au Grand Conseil, qui réclamait des baisses d’impôts astronomiques. Habilement, le Vert a su reprendre la main en proposant un compromis plébiscité par le peuple. N’hésitant pas à briser quelques tabous, il a ainsi fait passer un bouclier fiscal modéré, destiné à préserver la compétitivité de Genève. Sur ce terrain-là, il a osé clamer que Genève devait tout mettre en œuvre pour attirer les hedge funds. Ces positions pragmatiques lui valent la bienveillance de la droite mais des critiques de la gauche.

Cette dernière change toutefois de ton lorsqu’on évoque l’accord signé avec la fonction publique, qui a pacifié les relations entre l’Etat et ses employés. En tant que patron d’un département transversal, David Hiler a également contribué à l’accord de paix sur le logement et à la réorganisation de la police. Il est en revanche resté fort discret sur le dossier de la Praille. Membre de la délégation gouvernementale chargée d’épauler Mark Muller, il aurait pourtant pu mettre à profit son sens du leadership pour empêcher l’enlisement du projet.

Sa capacité à dégager des consensus n’empêche pas David Hiler d’apparaître comme un patron difficile: dépeint comme très dirigiste, parfois blessant, il a vu de nombreux cadres quitter son département. Loin de l’image du Vert traditionnel, on l’entend peu sur les thèmes chers à son parti, comme la fiscalité écologique, la mobilité douce ou les économies d’énergie. Fumeur invétéré, il n’est pas du genre à faire la morale à ceux qui ne sont pas écologiquement irréprochables.

François Longchamps, le brillant élève.

Patron de la Solidarité et de l’emploi, radical, 46 ans. Il n’hésite pas à s’attaquer à des murs. Courageux et tenace, le patron de la Solidarité et de l’Emploi s’est emparé de dossiers très techniques et politiquement sensibles. La réforme de la loi sur le chômage, sa réalisation la plus marquante, en est un exemple. Sous son règne, les emplois temporaires, exception genevoise décriée par Berne, sont passés à la trappe. Il les a remplacés par des emplois de solidarité, créés sur le marché secondaire de l’emploi pour les chômeurs en fin de droits.

Plus globalement, c’est toute la philosophie de la prise en charge des chômeurs qui a été revue: François Longchamp a mis l’accent sur une réinsertion rapide. Contre l’avis du PS, de la gauche dure et des syndicats, le peuple l’a largement suivi. Dans le même esprit, le radical a refondu la loi sur l’aide sociale individuelle. Et a œuvré à limiter les effets de seuil, pour éviter que certaines personnes gagnent plus en restant à l’aide sociale qu’en travaillant. L’infatigable magistrat a également recadré l’Hospice général: le conseil d’administration a maigri et l’institution n’accumule plus les déficits. Ancien directeur de Foyer handicap, François Longchamp a par ailleurs regroupé toutes les institutions actives dans ce domaine.

Des réformes menées dans la discrétion par ce magistrat qui garde le contrôle sur tout, de la genèse des dossiers jusqu’à leur communication. Son style est à l’avenant: sans le moindre faux pli. Inerte en début de législature, le PS, appuyé par la gauche dure, contre aujourd’hui le magistrat, qu’il accuse de rogner les prestations sociales. Le ministre peine ainsi à faire passer sa refonte du secteur des EMS, qui vise à renforcer le contrôle de l’Etat. Le PS et le MCG protestent et réclament une loi plus globale sur la prise en charge du troisième âge.

Mais ce texte nourrit aussi un soupçon chez les partenaires PDC et libéraux: François Longchamp, ancien secrétaire général du radical à la fibre sociale Guy-Olivier Segond, pourrait faire preuve d’un étatisme exacerbé. Une crainte amplifiée par son projet de retirer à l’Hospice général la gestion de son patrimoine immobilier pour le confier à une fondation. Un premier pas, redoutent les partenaires bourgeois, vers une intégration de l’Hospice à l’Etat. Au-delà de son dicastère, le radical est aussi à l’origine, avec son collègue vaudois Pascal Broulis, de l’accord de préfinancement de la 3e voie CFF. Heureusement qu’il y a l’Aéroport pour se délasser: même si développer ce joyau de toute la région n’est pas une sinécure, c’est presque un violon d’Ingres pour le magistrat. C’est la mort dans l’âme qu’il devra renoncer à la présidence du conseil d’administration, en vertu de la nouvelle loi sur la gouvernance des régies publiques.

Charles Beer, le pacificateur.

Chef de l’Instruction publique, PS, 47 ans. Il a réussi à pacifier l’École genevoise. Ce qui, au vu de la crispation des fronts sur ce terrain à son arrivée à l’Instruction publique, constitue une prouesse. L’héritage de la libérale Martine Brunschwig Graf au socialiste Charles Beer avait tout du cadeau empoisonné: l’absence de notes au primaire suscitait l’ire de la droite, l’incapacité du Cycle à remplir sa mission d’orientation était décriée, et même l’Université n’a pas échappé au scandale avec l’affaire des notes de frais abusives. Pour sortir de ce bourbier, l’ex-secrétaire syndical d’Unia au style un peu austère a dû mettre ses idéologies au placard.

Le plébiscite pour le retour des notes au primaire a provoqué le déclic: alors que, fidèle à ses convictions de gauche, il s’y opposait, il a essuyé une défaite cuisante. Pour rebondir, il s’est montré bon perdant. Allant jusqu’à faire preuve de zèle pour respecter la volonté populaire. Les notes ont été rétablies, mais aussi les carnets avec des moyennes et le redoublement. En fin stratège, le magistrat, doué d’une bonne capacité d’écoute, a accepté le besoin de recadrage des citoyens face à une École en mal de rigueur. Soucieux de s’éviter d’autres camouflets, il a opté pour la consultation à tout-va, un moyen d’assurer ses arrières. Quitte à passer pour un magistrat timoré qui peine à imprimer sa patte politique.

Quand il s’est agi d’empoigner l’épineuse réforme du Cycle d’orientation, qui voyait s’affronter deux initiatives contradictoires, Charles Beer ne s’est pas risqué à défendre les classes hétérogènes pourtant chères à son parti. Son contre-projet pour le retour des sections, fruit d’un compromis entre les partis gouvernementaux, a largement passé la rampe dans les urnes. Les partisans de l’hétérogénéité en ont même retiré leur initiative. C’est aussi sous le signe du compromis que le conseiller d’Etat a réformé l’Université. Avec la caution de multiples expertises, il a donné plus d’autonomie à l’académie en renforçant le pouvoir du rectorat. Là encore, le socialiste a bousculé la gauche, qui aurait souhaité une gouvernance plus participative.

Il y a un domaine dans lequel Charles Beer n’a pas transigé avec ses idéaux: le Réseau d’enseignement prioritaire, qu’il a créé pour donner plus de moyens aux écoles des quartiers difficiles. Nombre de chantiers restent encore à lancer ou à concrétiser: le ministre devra prouver l’utilité des 93 postes de directeur d’établissement qu’il a créés à la surprise générale, faire accepter son institut universitaire de formation des maîtres au parlement, convaincre les parents réticents de remettre leurs enfants à l’école le mercredi matin et donner corps à sa volonté de voir l’Etat s’engager davantage dans le domaine de la culture.

Pierre-François Unger, l’illusionniste.

Chef de l’Economie et de la santé, PDC, 58 ans. Alors qu’il fut le mieux élu en 2005, plébiscité sur son image de bon docteur, Pierre-François Unger s’est attribué un dicastère peu stratégique à la composition hétérogène puisqu’il couple l’économie et la santé. Les risques y sont limités: l’économie tourne par elle-même et les Hôpitaux universitaires de Genève, régie autonome, sont menés à la baguette par leur directeur Bernard Gruson. L’élu peut cependant inscrire à son crédit la création de la «Greater Geneva Berne Area», un label qui réunit pour la première fois la promotion économique de tous les cantons de Suisse occidentale sauf le Jura. Son entregent a fait merveille. Tout comme lors de son année de présidence du Conseil d’Etat, où ses talents de rassembleur ont été reconnus. Autre réussite: le projet E-toile, qui met en réseau les dossiers médicaux du canton, a été débloqué après avoir frôlé la disparation.

Mais ces succès sont ternis par son immobilisme dans certains dossiers, où le ministre ne veut pas froisser le public. Il a ainsi évité de toucher à la loi sur les taxis, qui attend toujours sa réforme. Idem concernant les horaires d’ouverture des magasins: face à l’attentisme du magistrat, son propre camp l’a devancé en proposant une loi. Il a aussi été épinglé par la commission d’évaluation des politiques publiques, pour l’absence de planification sanitaire du canton. Sur le dossier des EMS, la tactique politique de Pierre-François Unger tient de l’esquive. Il a d’abord maladroitement combattu l’initiative visant à leur donner plus de moyens en clamant que son application coûterait 60 millions. Il s’est retrouvé penaud quand il s’est agi, suite au plébiscite populaire, de concrétiser le texte.

La gauche et les EMS se sont empressés de brandir la douloureuse telle que chiffrée par le ministre. Mais cette facture s’est avérée incompatible avec les objectifs d’économie de l’Etat. Voyant l’affaire tourner à l’aigre, il a refilé le dossier à François Longchamp. Mais l’échec qui pèse le plus sur son bilan reste la pantalonnade sur la fumée qui a ridiculisé Genève au plan national. Soucieux de répondre au plus vite au vote du peuple pour l’interdiction de la cigarette dans les lieux publics, le PDC a fait appliquer un règlement transitoire annulé trois mois plus tard par la justice qui l’a décrété illégal. Entre-temps, le magistrat n’avait pas pris la peine de rédiger une loi qui aurait vite pu se substituer au texte provisoire. Résultat: la fumée a fait son retour dans les établissements et il a fallu revoter. Pour redorer sa cote, l’élu compte sur sa déclaration annuelle aux Genevois, dans laquelle il promet de se battre pour faire baisser les primes d’assurance maladie. Un combat dans lequel il s’investit.

Mark Muller, l’irrégulier.

Ministre des Constructions, libéral, 45 ans. Le mandat du libéral est marqué par l’irrégularité. Minoritaire dans cet exécutif de centre gauche, Mark Muller a d’abord vécu à l’ombre: ses collègues lui ont laissé un département croupion, celui des Constructions – amputées de l’aménagement – et des technologies de l’information. Il a cependant réussi à lui donner de l’importance.

L’ex-chef de groupe au Grand Conseil et ancien secrétaire général de la Chambre genevoise immobilière, qui avait la réputation d’être intransigeant, voire belliqueux, se métamorphose en doux timide, chantre du compromis. Il impressionne en se faisant l’artisan de l’accord de paix historique sur le logement, un coup de maître. Le juriste gagne alors ses galons de conseiller d’Etat. Il continue sur sa lancée en obtenant un compromis sur les sur­élévations d’immeubles et s’installe définitivement sous la lumière des projecteurs en pilotant avec succès l’Euro 2008. En coiffant le Jet d’eau d’un ballon de football géant, il s’assure quelques paillettes de plus. Mais l’état de grâce ne dure pas. Mark Muller nourrit des espoirs qui seront déçus en raison d’une approche parfois superficielle des dossiers.

Ainsi, il fait rêver Genève en promettant des gratte-ciel à la Praille, le quartier du XXIe siècle, avec la tour la plus haute de Suisse. Sans prendre la peine au préalable de mener des études géologiques qui imposent des limites à ses ambitions. Au plan opérationnel, deux directeurs du projet claquent la porte à quelques mois d’intervalle, et le dossier mal ficelé est mis en pause pour repartir sur de nouvelles bases. En vain. Le libéral n’en profite pas pour reprendre la main. Toujours orphelin d’un pilote, le projet est aujour­d’hui décrié pour son opacité et son abstraction. La vista que nécessiterait sa conduite semble manquer au magistrat: il ne parle plus que des aspects administratifs, tels que le déclassement des terrains.

Et, malgré tout, il est contré: un référendum de la gauche attaque le préavis positif donné par la Ville de Genève au projet. Rassuré par ses succès avec les accords obtenus par le passé, il tente actuellement d’obtenir son retrait par la négociation. N’a-t-il pas récemment parachevé son accord sur le logement en gagnant à sa cause le plus rétif des acteurs, l’Asloca, grâce à l’augmentation de la part de logements d’utilité publique dans le parc immobilier? Autre point noir dans son bilan: il n’a pas atteint son objectif de construction de logements: seulement 1000 sont sortis de terre l’an dernier, alors qu’il en faudrait le double pour réduire la pénurie. On verra ces quatre prochaines années si ses efforts de simplification des procédures et la hausse du nombre d’autorisations de construire délivrées se concrétiseront en chantiers.