Environnement

Genève ralentit ses vidanges du Rhône pour ne plus froisser le poisson français

Les chasses de 2012 avaient entraîné en aval une marée noire de sédiments et de lourds dommages pour la faune et la flore. Une purge plus douce est prévue pour celles de 2016

Le 8 avril dernier, le conseiller administratif genevois Rémy Pagani s’est rendu à Saint-Vulbas, dans l’Ain, pour expliquer aux autorités françaises pourquoi le canton avait porté plainte contre la centrale nucléaire du Bugey (l’une des plus vieilles de France) «pour mise en danger d’autrui et pollution des eaux du Rhône». Le député de l’Ain Charles de la Verpillière lui avait répliqué sèchement: «Les Suisses n’ont aucune leçon à nous donner en matière environnementale. Vos fameuses chasses du Rhône nous envoient des tonnes de boue, polluent nos eaux et nos rives, et asphyxient nos poissons. C’est à chaque fois une catastrophe pour notre territoire».

Bonne nouvelle pour le parlementaire: ces grandes chasses hydrauliques dont la dernière s’est déroulée en 2012 appartiennent désormais au passé. Une nouvelle opération qui débute le 19 mai et s’achèvera le 31 va utiliser une nouvelle méthode pour purger le fleuve de ses sédiments (limons, sables etc.).

En septembre dernier, le Canton de Genève et la préfecture de l’Ain ont convenu d’un protocole fixant les modalités de gestion transfrontalière du nettoyage du Haut-Rhône, mises en œuvre par les Services Industriels de Genève et la Société des Forces Motrices de Chancy du côté Suisse, et la Compagnie Nationale du Rhône du côté français. L’accumulation de sédiments dans le lit du fleuve, apportés notamment par l’Arve, sera toujours drainée car le risque d’inondation est grand sur certains tronçons (comme pour le quartier genevois de la Jonction), mais les vidanges complètes vont laisser place à des opérations partielles qui auront lieu tous les 3 ou 4 ans au lieu de tous les dix ans jadis. «L’une des mesures les plus visibles consiste en l’abaissement partiel du niveau du Rhône. A hauteur du barrage de Verbois, le niveau sera réduit de moitié» a expliqué François Pasquini, le directeur du Service écologique de l’eau. Le taux de matières en suspension sera mesuré pendant toute l’opération et si un certain seuil est dépassé le processus sera arrêté.

Autant de précautions s’expliquent par une volonté de minimiser les impacts sur l’environnement et d’apaiser les tensions entre Genève et l’Ain. Car la partie française s’est montrée très virulente ces dernières années regrettant que le voisin suisse «encadre très mal ses vidanges». A l’issue des opérations de 2012, la Fédération de Pêche de l’Ain a jugé que la préservation de la faune piscicole semblait être «le dernier des soucis des Genevois». Dans un dossier publié à l’issue de cette dernière vidange, la Fédération indique que le taux de matières en suspension qui ne doit pas dépasser 5 grammes par litre en moyenne durant les chasses affichait des pics à 40 g/l de la Suisse jusqu’au barrage de Génissiat. Avec des conséquences forcément catastrophiques sur la faune et la flore.

«Onze années de vase accumulées ont été soudainement évacuées, cela ressemble à une marée noire, le dépôt de limon a asphyxié les poissons, la plupart des insectes qui grouillent sur les galets ont péri, il faut 2 à 3 ans pour reconstituer le cheptel» indique Aurélien Bornet, le directeur de la Fédération de Pêche de l’Ain. «Les Suisses ouvraient en grand, ils lâchaient tout et nous Français en aval on devait se débrouiller avec cela» poursuit-il.

Situation inadmissible pour les pêcheurs de l’Ain qui ne comprenaient pas «pourquoi l’Etat français impose des normes strictes à respecter tandis que les Suisses en amont font ce qu’ils veulent et massacrent le fleuve sur plus de vingt kilomètres». Frank Courtois, le directeur de l’environnement au conseil départemental de l’Ain chiffre à 8 millions d’euros les pertes financières liées à ces vidanges massives. En termes de dégâts sur la nature mais aussi au regard des quinze jours d’inactivité des centrales hydroélectriques françaises, sans compensation financière de la Suisse.

«Il reste que l’accord entre le canton de Genève et la préfecture de l’Ain semble bon, ces vidanges douces devraient limiter les conséquences fâcheuses sur la faune et la flore suisses et françaises. Nous comptons sur tous les pêcheurs pour remonter leurs observations sur le terrain» précise Franck Courtois. Globalement, les défenseurs de l’environnement, que ce soit le WWF ou Pro-Natura, se réjouissent de ces chasses «light» qui commencent jeudi et qui seront combinées avec des opérations de dragage ponctuels pour évacuer les matériaux restants. Bémol: beaucoup souhaitent que les opérations aient lieu au mois d’octobre plutôt qu’au printemps, période de reproduction.

A noter que le Conseil d’Etat genevois a restreint l’usage du fleuve du 20 mai au 7 juin en raison d’un fort débit et a déclaré une mise à ban des rives sur cette même période.

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