En silence, les bénévoles ont posé sur de petites tables des dattes et des gobelets remplis de lait. Dans dix minutes, le soleil va se coucher. Ce sera l'heure de la prière du Maghrib, la quatrième des cinq quotidiennes. C'est aussi le signal de la rupture du jeûne. A 20h12, la voix de l'imam enveloppe le patio de la mosquée du Petit-Saconnex. Chaque fidèle saisit une datte, avale un peu de lait puis se dirige vers la salle de prière. Scène immuable qui se répétera durant tout le mois sacré du ramadan.

«Le mois qui élève»

Ils sont très nombreux à se rendre dans le lieu saint. Un bon millier chaque soir (Genève compte environ 20000 musulmans) originaires du Maghreb, d'Afrique noire, d'Asie, d'Europe centrale, de Suisse aussi comme Claude Mettler, un rémouleur genevois marié à une Tunisienne et qui s'est converti à l'islam il y a douze ans. «Je ne viens prier à la mosquée que pendant le ramadan parce que c'est le mois qui élève spirituellement le croyant et le reconstruit», dit-il.

Claude rentre chez lui pour le F'tor (repas de la rupture du jeûne) pour dîner en famille. Beaucoup font comme lui, en allumant la première cigarette de la journée avant de monter dans leur voiture. Mais la moitié des fidèles reste sur place. Des étudiants, des hommes qui vivent seuls ou sont de passage mais surtout des miséreux, à qui la mosquée offre un moment convivial autour d'un souper organisé dans la grande salle du sous-sol.

«Le ramadan, c'est la dévotion et la fête mais également la charité humaine, confie Réda, un bénévole. On pense à celui qui souffre de malnutrition car en jeûnant on ressent ce qu'il subit. On prend conscience de biens que Dieu offre.» La communauté a organisé des collectes pour fournir assez de repas aux sans famille et aux déshérités. Des plats chauds sont même apportés directement par des Genevois. Les responsables attendaient 300 personnes lundi dernier, premier jour du mois sacré. Ils étaient presque le double. Il a fallu d'urgence trouver des tables et des chaises.

La datte et le lait

Nadir, qui met en place le service, n'en revient pas: «Il y de plus en plus de nécessiteux, des sans-papiers qui nous disent qu'ils vivent dehors.» Comme Lyes et Amar, deux jeunes Algériens entrés en Suisse illégalement et qui «logent» aux Pâquis. Eux ne prient pas, ils viennent pour le repas.

Réda raconte: «On sait qu'ils ne pratiquent pas, cela les regarde, mais on doit les accueillir, notre foi l'impose, surtout pendant le ramadan. Même les non-musulmans sont invités à nous rejoindre autour de la table.» Les bénévoles se rendent également à la prison de Champ-Dollon pour offrir aux détenus de confession musulmane «la datte et le lait».

Hafid Ouardiri, l'ancien porte-parole de la mosquée de Genève à la tête aujourd'hui de la fondation Inter-Connaisssance, relève un paradoxe que de plus en plus de théologiens dénoncent: «Après le jeûne du jour, les jouissances culinaires de la nuit prennent de plus en plus de place au détriment de l'exercice spirituel. Il faut sortir la tête de l'estomac pour voir l'autre. Le sens profond du ramadan, c'est le geste de bonté accompli. Cela améliore l'individu et la société.»

A 21h30, la mosquée s'est vidée. Chacun est reparti vers sa petite chambre d'étudiant, son hôtel ou son bout de trottoir. En profiter alors pour parler de l'initiative anti-minarets de l'UDC? «Pas pendant le ramadan, coupe Bilal, un Syrien. Ce mois nous impose aussi de ne pas jurer, ne pas dire de mal et de ne pas se mettre en colère.»