Un regard plus apaisé sur la manifestation sauvage ayant défiguré le Grand Théâtre et sur l’action de la police genevoise. Le rapport de la commission de contrôle de gestion, présenté lundi à la presse par la socialiste Nicole Valiquer Grecuccio, ne relève aucun dysfonctionnement important du côté des forces de l’ordre. Le principal point noir réside dans la transmission, la traçabilité et l’interprétation du renseignement. En d’autres termes, la hiérarchie disposait du scénario des casseurs mais elle ne le savait pas vraiment ou tendait à le minimiser.

Personne n’a oublié cette aube du 20 décembre 2015 et son cortège de vitres brisées, de murs tagués et de symbole culturel attaqué à l’huile de vidange. L’engagement de la police a été beaucoup critiqué et les députés poussés à s’intéresser à la question. Parallèlement et après un rebondissement inattendu, Christian Cudré-Mauroux, le chef des opérations, a été dégradé de ses fonctions de numéro deux pour avoir négligé des renseignements en sa possession avant la manifestation et surtout caché ces éléments à ses supérieurs lors de l’enquête qui a suivi. Un recours a été déposé par l’intéressé et la procédure administrative est toujours en cours.

Contexte particulier

Le rapport des députés ne porte pas sur le comportement adopté par ce haut fonctionnaire après la manifestation. Son rôle est toutefois omniprésent dans l’analyse de la préparation du dispositif. Après 19 séances de travail et 18 personnes auditionnées, la sous-commission est convaincue d’une chose: le contexte de l’époque a été un facteur non-négligeable. «En cette fin d’année, c’est l’alerte terroriste qui mobilise toutes les attentions dans les services, les Fêtes approchent et il faut faire tenir le personnel sur la durée», relève Nicole Valiquer Grecuccio.

Malgré cette fébrilité post-Bataclan, l’appel au défilé sauvage est bien repéré par la brigade chargée de récolter des informations sur le terrain. Une première note du 15 décembre fait état de 400 à 800 manifestants mais n’est pas très alarmiste. Une seconde note du 17 décembre, un renseignement dit «fermé» car hautement confidentiel, diminue de moitié le nombre mais évoque la présence du Black Block, l’itinéraire et surtout la cible du Grand Théâtre. Pourtant, lors des réunions des officiers, l’inquiétude est à la baisse, le nombre ramené à une centaine, et le danger mal évalué.

Transmission orale et incertaine

Entendu, le chef du renseignement a déclaré avoir informé par oral Christian Cudré-Mauroux. Il ne sait plus s’il a lu mot à mot la note mais pense avoir évoqué les cibles, le trajet, le changement de volume et précisé que la manifestation pouvait même ne pas partir. Pour la commission, «il n’y a pas de certitudes quant à ce qui a été transmis oralement». Ce qui semble plus évident, c’est le décalage entre la perception des policiers de terrain et leurs supérieurs. Cette analyse ne s’est pas répercutée de la même manière entre la base et la hiérarchie. «La manifestation était un repetitas pour les uns et d’un niveau supérieur pour les autres».

Cette distorsion explique la maigreur du dispositif. Le travail accompli avec les 31 policiers mobilisés, et encore desservis par le brouillard, n’est pas critiqué. «En matière de maintien de l’ordre, ce qui est vraiment sacré, ce sont les personnes, comme le relève la police. En ce sens, la manifestation a été bien gérée, compte tenu des forces en présence». Hormis le Grand Théâtre, devenu le symbole sur lequel s’est cristallisée l’émotion publique, «les dégâts qui auraient pu s’étendre sur la ville ont été maîtrisés».

Les recommandations

Ce qui n’empêche pas Bertrand Buchs, autre membre de la sous-commission de déclarer: «On ne veut plus voir la ville dans cet état». Pour éviter de tels débordements, le rapport préconise notamment d’assurer une meilleure traçabilité du renseignement afin d’assurer sa lisibilité et sa compréhension par les échelons supérieurs. D’autres recommandations visent des questions de formation et d’organisation.

Politiquement plus sensible, le rapport conclut un demandant au conseiller d’Etat Pierre Maudet et à la commandante de police de délivrer «un message clair sur la question des heures supplémentaires». Dans son audition, Monica Bonfanti précise pourtant qu’elle aurait mis 100 policiers de plus, sans problème, si des signes de sérieux débordements avaient été annoncés. Ultime question qui fâche, les crispations internes nées de toutes ces enquêtes et de la brutale suspension, puis mise à l’écart, du chef des opérations. Le Département est appelé à «rétablir la confiance». Ce n’est pas gagné.


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