Genève

A Genève, la réforme salariale semble mort-née

La réforme de la rémunération des fonctionnaires promet la désillusion au Conseil d’Etat, qui a déposé son projet au parlement. Le syndicat tire dessus à boulets rouges, la gauche le suit, la droite s’inquiète d’un coût trop important

A Genève, les syndicats refusent même les augmentations salariales. A peine le Conseil d’Etat genevois avait-il présenté mercredi son projet de loi sur le nouveau système de grille salariale des fonctionnaires, que le Cartel intersyndical de la fonction publique donnait de la voix. Score (pour Système Compétences, Rémunération, Evaluation), très peu pour lui. Pourtant, ce projet soumis au Grand Conseil promet des hausses non négligeables: 60 millions de francs annuels au bout de six ans, et 40 millions annuels par la suite.

Hausse salariale pour 61% des femmes

Lancé en 2010 par David Hiler, Score vise à moderniser un système obsolète qui date de 1974, et où 700 fonctions sont tombées en désuétude. Selon le Conseil d’Etat, la nouvelle grille salariale aura pour effet de revaloriser les salaires de 57% des 45 000 collaborateurs de l’Etat et des établissements autonomes.

Si personne ne verra son salaire baisser, 35% des fonctionnaires verront leur progression salariale suspendue, et 8% ne subiront aucun effet. Les grands gagnants seront les femmes, dont 61% auront des augmentations de salaire, avance l’exécutif, puisque les métiers de la santé et du social seront mieux payés. Les enseignants connaîtront une petite progression. En revanche, les agents de détention par exemple perdront 4,4% au cours de leur carrière, ou encore le personnel administratif et technique.

Ce système, élaboré avec le concours de la société GFO, a déjà fait ses preuves ailleurs en Suisse: dans les cantons de Vaud, Neuchâtel et Bâle-Ville, dans les villes de Lausanne et Zurich, ainsi qu’aux CFF et à La Poste. Des administrations auxquelles cela n’a manifestement pas posé de problème. Mais à Genève, il en va autrement.

Contestations du Cartel

Dans une posture d’opposition classique, Marc Simeth, le président du Cartel, promet déjà à Score les feux de l’enfer: «Pour nous, il est inacceptable que 43% des fonctionnaires soient perdants. D’autant plus qu’on prend sur les bas salaires pour donner aux hauts salaires.»

Un argument réfuté par le conseiller d’Etat chargé des Finances, Serge Dal Busco: «C’est faux. Sinon, comment expliquer que 61% des femmes, dont beaucoup travaillent dans le social et la santé, voient leur salaire augmenter? S’il fallait une preuve supplémentaire, sachez que le plus haut salaire actuel est 3,9 fois supérieur au plus bas salaire. Ce ratio est identique dans le système qu’on propose.»

«Défendre ceux qui y perdent»

Quand on demande à Marc Simeth combien il lui faudrait de millions supplémentaires pour accepter le projet, il n’articule pas de chiffre, mais répond: «Notre rôle est de défendre ceux qui y perdent, par exemple le personnel administratif et technique, déjà affecté par la baisse des rentes de la Caisse de prévoyance de l’Etat de Genève (CPEG).»

Pas sûr toutefois que le Cartel parvienne à soulever toute la fonction publique contre Score, car les infirmières ou les enseignants devraient y trouver leur compte. «Je crois que les positions jusqu’au-boutistes, dogmatiques et stériles du Cartel ne sont pas représentatives de l’ensemble de la fonction publique», note Alexandre de Senarclens, président du PLR.

Socialistes alignés sur le syndicat

Au parlement, ce projet aussi fâche plus qu’il ne ravit. A entendre le député socialiste Roger Deneys, la gauche risque fort de s’en remettre au Cartel: «Beaucoup d’entre nous sont alignés sur le syndicat. Si ce projet de loi était le résultat d’un accord conclu avec lui, il en irait autrement.»

Au MCG, grand défenseur de la police, sa présidente, Ana Roch, n’y va pas par quatre chemins: «On ne soutiendra pas ce projet, car la sécurité est perdante. On craint aussi que les dérives du secteur privé ne parviennent à l’Etat, puisque le Conseil d’Etat sera seul à décider [ndlr: l’échelle des traitements ne figurera pas dans la loi, mais dans un règlement d’application].»

La droite mécontente 

A droite, le projet n’emballe pas, et pour cause: le coût pour le contribuable est élevé. «On va étudier ce projet attentivement, car le canton en a besoin, mais on peut difficilement se permettre une telle hausse des charges», résume Alexandre de Senarclens.

Les ardoises en effet s’accumulent: la recapitalisation de 4,7 milliards de francs de la CPEG coûtera 73 millions nets annuels; il faudra 30 millions de plus pour les Transports publics genevois; le projet de budget 2018 prévoit 261 millions de déficit; le Projet fiscal 17 anticipe une baisse des recettes de 350 millions; et maintenant Score, qui coûtera jusqu’à 60 millions par an. Un sacré train de vie, que la droite voudrait bien voir réduit.

Il ne s’agit pas de faire plaisir aux uns ou aux autres. Mais de moderniser un système de rémunération, de rétablir sa cohérence et de donner de la souplesse aux ressources humaines

«Pas dans une logique partisane»

Beaucoup ne comprennent pas au sein de l’Entente qu’un exécutif à majorité de droite s’évertue à expliquer, dossier après dossier, qu’il va falloir dépenser davantage. Comme si le Conseil d’Etat était passé maître dans l’art de fâcher tout le monde en voulant accommoder chacun: «Il ne sert à rien d’être accommodant avec la gauche et le MCG, estime Bertrand Buchs, président du PDC. Car les accords au sein d’un Conseil d’Etat collégial ne tiennent pas à l’échelle des partis.»

Serge Dal Busco se défend de vouloir amadouer quiconque: «Nous ne sommes pas dans une logique partisane, il ne s’agit pas de faire plaisir aux uns ou aux autres. Mais de moderniser un système de rémunération, de rétablir sa cohérence et de donner de la souplesse aux ressources humaines.»

Et il prévient: «Si, par hypothèse, on devait y renoncer, les réévaluations de fonctions, actuellement bloquées, devraient être rétablies, ce qui coûterait au moins autant que Score.» Si beaucoup parlent aujourd’hui d’un projet mort-né, le ministre, lui, espère encore que ce funeste pronostic soit le fait d’une agitation préélectorale.

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