Genève. Des réfugiés de la Deuxième Guerre offrent une sculpture à la Suisse

GENèVE. A l'instigation de victimes, en majorité juives, un monument en fer sera dévoilé le 12 décembre en présence de Ruth Dreifuss

Le 12 décembre, en bordure du parc de l'Ariana à Genève, sera dévoilée une sculpture en fer haute de six mètres. Conçu par une artiste israélienne et façonné ces jours-ci dans les ateliers de la Ferronnerie genevoise, le monument est un hommage rendu à la Suisse par une centaine d'anciens réfugiés de la Seconde Guerre mondiale. La cérémonie d'inauguration des «Ailes de la paix», le nom de la sculpture, aura lieu en présence du maire de Genève André Hediger et, sauf imprévu, de la conseillère fédérale Ruth Dreifuss.

En collaboration avec Forum 98, une association qui vient en aide aux défenseurs des droits de l'homme, la Ville de Genève décernera par ailleurs à cette occasion un prix «Paul Grüninger» doté de 30 000 francs. Ce prix, qui fait référence à l'action – illégale à l'époque – de l'ancien capitaine de police saint-gallois en faveur de réfugiés juifs, se veut une contribution genevoise au cinquantenaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme. Le choix du lauréat, une personne ou un collectif, n'était pas encore arrêté vendredi, a indiqué le secrétaire général adjoint du Conseil administratif, André Collomb.

C'est un article polémique paru au début de 1998 dans l'hebdomadaire américain Time Magazine sur les conditions de vie des réfugiés dans les camps de travail en Suisse durant la dernière guerre qui a déclenché le processus. Cet article reprenait la thèse présentée plus tôt dans un documentaire de la chaîne britannique Channel 4, selon laquelle les Suisses ont soumis les juifs, «traités comme des esclaves», aux travaux forcés. Tollé du Conseil fédéral à Berne, réaction musclée de l'ambassadeur de Suisse à Londres. Indignation personnelle à Sidney aussi, où habite Ken Newman, un juif aujourd'hui âgé de 77 ans. Le sang de cet ancien réfugié en Suisse ne fait qu'un tour à la lecture de Time Magazine. La réalité rapportée par la publication n'est pas celle qu'il a vécue. Il y voit une manipulation de façon à obtenir des réparations financières. Il exige un rectificatif. L'hebdomadaire refuse. De là, il y a quatre mois environ, l'idée de Ken Newman d'ériger un monument à Genève.

D'origine autrichienne, s'appelant alors Kresimir Neuman, l'Australien fuit Split en 1942. Entré en Suisse, il passera six mois dans un camp d'internement aux Verrières (NE), puis sera autorisé à suivre des études de sciences économiques à l'Université de Genève, entrecoupées de périodes de travail l'été et l'hiver. Il n'ignore pas que pour les juifs, trouver refuge sur sol helvétique relevait d'une loterie. Reste à ses yeux l'essentiel: il doit la vie à la Suisse et lui en est reconnaissant.

Quelle que soit la religion

Partant de rien, Ken Newman contacte cet été une femme habitant en Suisse, ex-réfugiée comme lui, et la met au courant de sa démarche. Elle lui emboîte le pas. Le téléphone va ensuite intensément fonctionner pour aboutir à la constitution d'un groupe d'une centaine de personnes toutes acquises à l'idée défendue par Ken Newman et dont la plupart sont israélites. La sculpture qui sera installée le 12 décembre ne sera pas, cependant, dédiée aux seuls juifs mais à tous les réfugiés, quelle que soit leur religion.

S'agissant de l'auteur du monument, le choix de Ken Newman s'est porté sur une artiste israélienne, Dina Merhav, dont il connaissait le travail. «Les Ailes de la paix» sont une réplique d'une sculpture de 35 cm de haut que Dina Merhav a réalisée et disposée dans son jardin, en Israël. Elle représente un ange.

En s'associant à la cérémonie du 12 décembre, le Conseil administratif de Genève entend délivrer un «message d'espoir, tourné vers l'avenir, affirme André Collomb. Nous ne voulons pas relancer le débat sur le rôle de la Suisse pendant la guerre.» Chacun en est conscient pourtant, «l'initiative de Ken Newman n'est pas née du hasard», commente-t-on dans l'entourage de Ruth Dreifuss. La conseillère fédérale, avant de donner son accord de principe à sa présence – à titre personnel – à la cérémonie du 12 décembre, a d'ailleurs cherché à en savoir plus sur les motifs de cette démarche. Elle ne tient pas à cautionner une revanche qui serait dirigée contre les auteurs des attaques que la Suisse a connues ces trois dernières années.

De son côté, Ken Newman annonce la publication prochaine aux Editions NZZ Verlag d'un livre de témoignages recueillis auprès d'une septentaine d'anciens réfugiés ayant séjourné dans des camps de travail en Suisse.

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