La relation d’emprise entre un professeur et son élève est un sujet d’une brûlante actualité. Cette dépendance est au cœur du procès qui s’est ouvert mercredi à Genève. «J’avais le rôle de confident, de deuxième père et d’amant», reconnaît cet ancien entraîneur de l’élite du judo cantonal. Accusé d’avoir abusé d’une jeune athlète de moins de 16 ans, le maître admet une liaison «anormale et un peu bizarre» mais conteste toute forme de contrainte. «J’étais épris d’elle, je pense qu’elle m’appréciait et avait des sentiments naissants pour moi. Chaque rapport était consenti.»

Vingt-cinq ans durant, le prévenu, défendu par Me Valérie Pache Havel, a enseigné son art dans un club de la place, présidé l’association genevoise de judo et voyagé pour les compétitions. Sans diplôme particulier, l’entraîneur a également œuvré comme coach mental et professionnel. Des activités qu’il a dû abandonner, fin 2015, après avoir été mis en prévention pour contrainte sexuelle, viol, actes d’ordre sexuel avec des enfants et pornographie, et avoir passé environ 2 mois en détention provisoire. Désormais, il aide uniquement des groupes d’adultes, de 40 à 83 ans, à faire de l’exercice en extérieur. Marié et père de deux enfants majeurs, il vit toujours avec son épouse, qui subvient aux besoins de la famille.

«Très proches»

Jugé par le Tribunal correctionnel (qui a ajouté l’abus de détresse à la liste des infractions), le quinquagénaire conteste la majeure partie de l’acte d’accusation de la procureure Rita Sethi-Karam. Il nie ainsi avoir pratiqué des attouchements sur Clara, de son prénom fictif, alors que celle-ci n’avait que 12 ans. Il exclut aussi de lui avoir fait miroiter les Championnats d’Europe et les Jeux olympiques pour asseoir très tôt son influence. «Mon attirance pour elle a débuté plus tard, vers ses 15 ans. On partageait de plus en plus de choses, le rapprochement s’est fait progressivement et les choses se sont enchaînées.»

A l’entendre, le mentor ne l’a jamais pénétrée de force avec ses doigts, il ne lui a pas imposé des fellations, il ne l’a pas forcée à se mettre à quatre pattes, il ne l’a pas violée alors qu’elle était dans un état d’inconscience consécutif à une chute. «Tout cela est faux. Il n’y a jamais eu de violence. On était vraiment très proches.» Le président Christian Albrecht essaie de comprendre: «C’était comment la première fois?» Le prévenu: «On était dans mon bureau, on s’est assis sur le canapé pour discuter et j’ai commencé à caresser ses cheveux et son épaule. Il y a eu un baiser sur la bouche. Ça a démarré ainsi.»

Milliers de messages

Combien de fois estime-t-il avoir entretenu des rapports complets, et toujours sans préservatif, avec l’adolescente? «Entre six et huit fois.» Durant toute cette période, le prévenu et la jeune fille ont échangé des milliers de messages évocateurs de l’évolution de leur relation et de leur intimité. Ils se sont aussi mutuellement envoyé des photos et des vidéos osées. Le président demande encore: «Vous ne vous êtes jamais dit que tout cela n’était pas normal?» L’ancien entraîneur acquiesce. Pourquoi ne pas avoir arrêté? «Je tenais à elle, j’avais toujours envie de la voir. J’étais trop amoureux.»

Quelle raison pourrait bien pousser Clara, représentée par Me Lorella Bertani, à noircir le tableau? «Je pense qu’elle a dû subir une forte pression familiale lorsque l’affaire a éclaté et que cette ambiance l’a peut-être poussée à mentir», avance le coach. C’est la mère de la victime qui a découvert la nature de la relation après avoir vu des messages explicites sur le téléphone de sa fille. Les deux familles se connaissaient bien et habitaient le même quartier.

Lors de l’enquête, d’autres filles ont déclaré que l’intéressé insistait pour avoir des photos d’elles en sous-vêtements. «C’était un manque de maturité de ma part. J’avais trop de proximité avec ces jeunes athlètes, je voulais faire partie du groupe et je les taquinais. C’était une grosse bêtise.» Depuis sa sortie de Champ-Dollon, le coach suit une thérapie, estime avoir évolué et dit comprendre la douleur ressentie par Clara. «Je suis conscient que cette relation a pu lui causer un certain traumatisme.» Un vécu que la victime, âgée aujourd’hui de 18 ans, sera appelée à décrire ce jeudi à l’intention des juges.