Quelle mouche a donc piqué le conseiller d’Etat genevois Mauro Poggia? Vendredi dernier, devant l’augmentation significative des cas de covid et du nombre d’hospitalisations, le ministre a fait savoir à la RTS qu’il envisageait de serrer la vis. Notamment en intimant aux organisateurs de fêtes de famille ou entre amis de s’annoncer aux autorités, de fournir le protocole sanitaire prévu ainsi que la liste des participants en cas de cluster. Il laissait aussi entendre que des sanctions seraient prévues, sous forme d’amendes salées. Raison invoquée: le trois quarts des contaminations à Genève a lieu dans la sphère privée.

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Etait-ce un ballon d’essai censé tester le niveau de tolérance citoyenne? Ou un effet d’annonce, méthode dont le ministre est coutumier, pour encourager la population à se discipliner avant le coup de bâton? Toujours est-il qu’il a pris les devants, puisque le Conseil d’Etat discute encore avant d’annoncer les nouveautés mercredi. Selon nos informations, la mesure ne fait pas l’unanimité en son sein, tant s’en faut.

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«Les gens vont finir par ne plus faire attention»

Depuis, une partie de la classe politique s’indigne devant l’intrusion de l’autorité dans les chaumières. Consentir des sacrifices à la sécurité sanitaire a des limites qu’à gauche comme à droite on estime cette fois dépassées. Si la contestation peut s’expliquer en partie par la mauvaise humeur des députés devant le ton impérieux d’un exécutif qui a pris les commandes au plus fort de la crise, on décèle aussi autre chose: un genre de malaise orwellien qui aurait gagné Genève. Le PDC s’est fendu d’un communiqué pour dénoncer «une violation inacceptable de la sphère privée et familiale». «Une politique aussi intrusive n’a aucune chance d’emporter l’adhésion de la population, estime la députée démocrate-chrétienne Delphine Bachmann. Si les mesures sont trop restrictives, les gens vont finir par ne plus faire attention. Mettre la police derrière chaque citoyen serait contre-productif.» Bertrand Reich, président du PLR, rappelle que le domicile privé est protégé par la Constitution genevoise: «Même devant un virus grave, il s’agit de préserver les droits fondamentaux et les libertés individuelles. A moins que le parlement ou le peuple, dont c’est le rôle, ne décident d’en suspendre certains. Pouvoir contacter les gens, c’est une chose, mais l’ingérence de l’Etat dans la vie ordinaire en est une autre.» Au PS, le député Cyril Mizrahi estime aussi que cette mesure franchit une étape supplémentaire dans la restriction des libertés. «De plus, elle instaure un climat de menaces et ouvre la porte à la délation.»

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«L’autoritarisme ne s’inscrit pas dans la tradition suisse»

Depuis quelques semaines, le discours alarmiste convainc de moins en moins. Ici, on entend critiquer le manque de cohérence de certaines mesures, là, douter des preuves scientifiques de leur efficacité. Ici, on remarque que le nombre d’hospitalisations et de décès ne suit pas l’augmentation des cas, là, que la nouvelle vague ne serait que le résultat de tests massifs. Dans ce contexte de doutes, voire de défiance, l’annonce de Mauro Poggia avait tout pour agacer. Car elle touche à la corde ultrasensible d’une culture helvétique très sourcilleuse sur l’Etat de droit et les libertés individuelles. C’est aussi l’analyse du député vert Christian Bavarel, qui rappelle opportunément que si les familles suisses non nobles avaient aussi le droit à leur blason au Moyen Age, c’était pour affirmer leur droit à porter des armes, synonyme à l’époque d’hommes libres: «L’autoritarisme de Mauro Poggia, sa tendance policière ne s’inscrivent pas du tout dans la tradition suisse, où le peuple est souverain, et les gens considérés comme responsables», note l’élu vert.

Au PS, le député Sylvain Thévoz enfonce le clou: «Mauro Poggia crée une armée de réfractaires et de révoltés, avec des mesures aléatoires dont on peine à comprendre les contours.» Le socialiste a d’ailleurs écrit au ministre pour lui demander sur quelle base légale l’Etat comptait aller fouiner dans la vie des gens. Il insiste aussi, comme d’autres, sur la «gabegie que cette mesure créerait, alors qu’on peine déjà à traiter les données et à réaliser le traçage.» Après Orwell, on craint Kafka. D’ailleurs, le canton de Zurich a annoncé ne plus parvenir à tracer efficacement.

«Une épidémie est une raison de force majeure»

Il reste le MCG pour ne pas se formaliser d’une atteinte à la sphère privée: «Une épidémie est une raison de force majeure, comme une guerre, estime le député François Baertschi. Il n’y a pas de liberté sans responsabilité. Je soutiens des mesures fortes et courageuses, car impopulaires, pour éviter que le secteur économique ne s’effondre et que les hôpitaux ne soient débordés.» Avec 63 hospitalisations lundi, dont cinq personnes aux soins intensifs, et deux décès supplémentaires, le Département de la santé tire la sonnette d’alarme. Mais manifestement, il n’est plus pris autant au sérieux qu’au début de la pandémie. Même si le parlement a aussi été touché par le virus, avec deux députés malades et des élus placés en autosurveillance par le médecin cantonal.

Devant la fronde, le Conseil d’Etat pourrait décider tout autre chose que la mesure souhaitée par son ministre de la Santé. Conserver le statu quo en attendant qu’une réalité s’impose, dans un sens ou dans un autre, ou durcir les mesures, en reconfinant par exemple le domaine des loisirs ou du social, tout en laissant libre le monde professionnel. Enfin, patienter le temps que la Confédération prenne des décisions. Ce dimanche, la presse alémanique a révélé que le Conseil fédéral planche notamment sur des scénarios de confinements régionaux. Une hypothèse qui s’annonce tout aussi délicate que celle qui consisterait à permettre à l’Etat de s’inviter aux repas de famille des Genevois.