La toute jeune Kim* venait juste de tourner la clé dans la serrure et de pousser la porte d’entrée lorsqu’elle a vu le bois exploser sous les balles d’une arme de guerre. Touchée par quatorze projectiles, cette brillante étudiante en droit a survécu à de gravissimes blessures.  Par miracle et grâce à son immense force de caractère.

C’est son oncle qui a appuyé sur la détente. Un homme mal dans sa peau et dans sa tête, habité par la rancœur, la frustration, la jalousie et par un délire de persécution. Jugé depuis lundi à Genève, Louis*, 50 ans, ne s’explique pas vraiment cette fureur destructrice. Selon les experts, il a tiré «pour donner une bonne leçon à sa nièce».

Sombres ruminations

Ce 29 mai 2015, le prévenu est, selon ses propres dires, «dans un état pas très brillant». Il rumine de vieilles obsessions, passe au tribunal pour avoir des détails sur sa naissance hors mariage, envisage de recourir contre un certificat de travail vieux de sept ans, s’imagine toujours qu’une criminologue complote contre lui et compromet toutes ses recherches d’emploi. En fin de matinée, il retourne chez sa mère de 89 ans.

Il vit dans cet appartement depuis qu’il a repris des études en 2008. Louis vient de réussir un master en droit, notamment grâce à l’aide de sa nièce, mais il n’a aucune perspective professionnelle et n’a décroché aucun entretien.

Kim, 24 ans, orpheline élevée par sa grand-mère, habite ce même logement de l’avenue du Mail. Plus pour longtemps. A peine son travail de master déposé, elle passe déjà plusieurs entretiens d’embauche en vue d’un stage dans une étude d’avocat et veut emménager avec son compagnon. «Elle va quitter ce lieu glauque, cet oncle collant, intrusif, qui l’épiait et qui lui en voulait de réussir», dira Me Philippe Juvet, conseil de la partie plaignante. En franchissant la porte vers 16h20, elle est accueillie par dix-neuf tirs de fusil d’assaut.

Assis dans sa chambre depuis cinq heures, ses deux armes posées sur le lit, Louis choisit finalement d’utiliser le Fass 90 en le mettant en mode rafale. Il ne se souvient pas d’avoir actionné la position automatique mais un spécialiste de la police scientifique démontrera en audience que cela ne peut se faire par inadvertance, en nettoyant simplement le fusil. Le prévenu ne sait pas non plus ce qui lui est passé par la tête. «Je ne sais pas trop ce qui m’est arrivé, ni pourquoi j’ai agi ainsi. Je n’avais aucune raison de lui faire du mal.»

D’intenses souffrances

Du mal, c’est peu dire. Baignant dans une mare de sang, souffrant de profondes blessures, la victime s’est vue mourir. Transportée consciente à l’hôpital, plongée dans un coma artificiel, elle s’est battue pour s’en sortir. Après une année d’hospitalisation et une trentaine d’opérations, elle est finalement retournée à la vie et vient de commencer son stage d’avocate.

Mais rien ne sera plus jamais pareil. La douleur est là, les membres ne suivent plus, l’angoisse demeure et les cauchemars se succèdent. Sans oublier un corps déformé par les cicatrices et qui se rappelle à elle.

«C’est difficile d’accepter tout ce qui a changé et tout ce qui n’est plus possible de faire», raconte la jeune femme au procès. Dur aussi de n’obtenir aucune explication claire de la part de son oncle et de ne pas pouvoir comprendre. Kim a arrêté de consulter son psychiatre. Elle a l’impression de mieux s’en sortir toute seule. Elle s’est aussi coupée de sa grand-mère sénile, qui continue à surprotéger son fils. Il lui reste son compagnon au soutien indéfectible.

Un univers qui s’effondre

Beaucoup moins ému, marmonnant des regrets, Louis explique avoir inclus à tort sa nièce dans le vaste complot fomenté contre lui depuis longtemps. Il était certain d’être surveillé et écouté. Il avait même écrit à l’ancienne conseillère d’Etat Isabel Rochat pour s’en plaindre. Selon l’expertise, le prévenu avait construit deux mondes. Le monde extérieur, avec ses conflits et ses dangers. Et le monde intérieur, symbolisé par cet appartement où il se sentait roi et maîtrisait la situation.

Louis n’aurait pas supporté de voir Kim réussir et s’échapper de ce nid. C’était comme si son univers s’effritait. En raison de ses graves troubles mentaux, les psychiatres estiment que la responsabilité du prévenu était grandement mais pas totalement diminuée. Il y avait de l’affectif et pas seulement de la folie dans ce tir. Et «il aurait été capable d’interrompre son geste».

Aux yeux de la procureure Olivia Dilonardo, le prévenu doit être reconnu coupable de tentative d’assassinat et de mise en danger de la vie d’autrui (il y a eu dix-sept impacts de balles sur l’étage et des fragments ont été retrouvés plus bas). Le Ministère public a requis une peine de 7 ans de prison, suspendue au profit d’un traitement institutionnel en milieu fermé. A la défense, Me Celi Vegas tente l’irresponsabilité totale et des soins dans une structure plus ouverte. La réponse du Tribunal correctionnel viendra ce mardi.

* Les prénoms sont fictifs

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