La Ville de Genève est devenue officiellement lundi membre de l'Association pour le respect du site du Mont-Blanc (ARSMB), mouvement qui mène ce qu'il appelle une «guérilla juridique» contre la réouverture du tunnel du même nom, en septembre prochain. Alain Vaissade, maire de Genève, a rappelé à cette occasion que le Conseil administratif, depuis le mandat qui lui a été remis le 27 juin 2000 par le Conseil municipal, s'oppose au retour des poids lourds dans le boyau. Une position qui devrait déranger, puisqu'elle émane d'une municipalité qui est actionnaire de Autoroutes et Tunnel du Mont-Blanc (ATMB), qu'elle profite d'une autoroute de contournement offerte par la même entreprise et qu'elle est située dans un canton qui ne partage pas forcément sa position.

«Si les poids lourds repassent par le Mont-Blanc, les alternatives de ferroutage à court terme, comme le passage par le Simplon ou le Fréjus, seront balayées, argue Alain Vaissade. Le site du Mont-Blanc, qui fait partie du patrimoine mondial, sera en péril, au même titre que les bouddhas détruits par les talibans en Afghanistan! Enfin, le trafic marchandises dans ce tunnel met en jeu la vie des usagers. La catastrophe du 24 mars 1999, qui a fait 39 victimes, est désormais évoquée comme une fatalité. On use de la même philosophie qu'auparavant, on perpétue les mêmes erreurs.»

L'arrivée d'une ville prestigieuse au sein de l'ARSMB met du baume au cœur des militants, dont le combat a déjà rassemblé 150 000 signatures. «Je crois que c'est une date historique pour le Mont-Blanc, commente Jean-Paul Trichet, vice-président de l'association. Ça représente une aide certaine, puisque Genève sera notre adhérent le plus important, mais nous comptons aussi sur son influence auprès des collectivités publiques suisses et françaises.» Genève est la cinquième commune à soutenir l'ARSMB, après Chamonix, Les Houches, Servoz et Vallorcine. «Il y a maintenant un phénomène en chaîne que nous ne maîtrisons plus», se félicite Jean-Paul Trichet.

La Ville de Genève a adhéré pour 500 francs suisses à l'association. Mais Alain Vaissade se souvient que l'engagement de Genève contre la centrale de Creys-Malville avait coûté 250 000 francs suisses. Ce soutien aura aussi ses incidences politiques. Municipalité et canton de Genève sont en effet actionnaires à hauteur de 5% dans le capital de l'ATMB. La ville est représentée au conseil d'administration par Alain Vaissade lui-même, le canton par l'ancien conseiller d'Etat Claude Haegi. «Je ne vois pas de paradoxe dans le fait d'être aussi administrateur de cette société, commente Alain Vaissade, puisqu'il y va de la vie des usagers et de la responsabilité de l'entreprise.» Claude Haegi s'avoue un peu plus gêné par cette initiative: «S'il s'agit de sensibiliser la population, d'accord. Mais s'il est vraiment question d'interdire les camions, il faut nous dire ce qu'on en fera!» Claude Haegi sera précisément auditionné aujourd'hui par la Commission des affaires communales, régionales et internationales du Grand Conseil, qui étudie actuellement un projet de motion critiquant le dispositif de sécurité du tunnel et le retour massif des camions. «Mais, par le biais des restrictions sur le type de poids lourds et de marchandises, on va arriver à diminuer le trafic de 25%», tempère l'ancien conseiller d'Etat.

En adhérant à l'ARSMB, la Ville de Genève ne lutte cependant pas uniquement contre les poids lourds. Elle donne du crédit au discours de l'association, qui fustige l'incurie des administrateurs du tunnel passés et à venir, «d'anciens fonctionnaires qui sont couverts par la technostructure gouvernementale», s'insurge Thierry Billet, avocat de l'association. A ce titre, l'ARSMB mène une myriade de combats juridiques destinés, en premier lieu, à bloquer les travaux du tunnel pour au moins six mois. Elle accuse l'ATMB et sa consœur italienne d'avoir négligé enquête publique et étude d'impact – procédures qu'exigeait pourtant la rénovation du tunnel –, de ne pas respecter la loi sur l'eau, d'avoir mis en danger la santé des ouvriers du chantier du tunnel et d'avoir pratiqué, sous le regard indulgent de l'administration française, des appels d'offres restreints, soumis au favoritisme. Les démarches sont en cours auprès des tribunaux de Grenoble et de Bonneville, et les premières positions de ces instances sont attendues pour la fin du mois. D'ici là, une importante manifestation réunira le 23 mars à Paris les principaux acteurs de la lutte contre le tout routier.