Laurent Gaberell, 24 ans, ne colle pas à l'image du squatter genevois. Rasé de près, pull-over anthracite et pantalon beige, il est inscrit à l'Institut de hautes études internationales. Comme beaucoup d'autres, il a été confronté à l'incroyable pénurie de logements pour étudiants. C'est pourquoi il s'est retrouvé avec une soixantaine de compères à occuper un hôtel délaissé des Pâquis, à quelques rues du Noga Hilton. Ouvert dans les années 1970, cet établissement sans charme a été mis en faillite en 2003. L'immeuble a alors été repris par la Banque Cantonale Genevoise (BCGe) qui avait mis 26 millions dans l'affaire. Pas de chance pour les squatters: la vente du Carlton à un groupe hôtelier allemand a été décidée par la Fondation de valorisation des actifs de la BCGe alors qu'ils venaient de l'investir. Sans tarder, la police les a expulsés.

A Genève, ça ne pouvait pas manquer: l'affaire s'est immédiatement politisée. Les jeunes délogés ont lancé un référendum contre la vente du Carlton et l'Alliance de gauche s'est invitée au bal. Laurent Gaberell n'en est toujours pas revenu: «C'est fou l'ampleur que cette histoire a prise.» Dix mille signatures ont été récoltées en deux semaines. La droite a été piquée au vif: «Les squatters ne feront pas la loi», proclament ses affiches. Si la rudesse de l'affrontement politique n'échappe pas aux citoyens genevois, les enjeux concrets de la votation de ce week-end restent obscurs.

Ce dimanche, les électeurs genevois devront répondre à une question simple au premier abord: faut-il vendre le Carlton à un investisseur de Francfort, Ignaz Blodinger, qui projette d'en faire un hôtel quatre étoiles? Selon Laurent Gaberell, la vraie question est autre: «Les contribuables sont-ils prêts à investir dans du logement social ou préfèrent-ils encourager la politique d'immobilisme des autorités?»

Sous haute surveillance

Du point de vue de ce membre du collectif des squatteurs du Carlton, l'immeuble devrait être racheté par l'Etat. Pour le gouvernement cantonal, le destin de l'établissement de la rue Amat est tout autre, et il est arrêté: le promoteur allemand a promis d'ouvrir en avril déjà son hôtel, qui dans l'opération devrait gagner la mention «quatre étoiles» et trouver un nouveau nom, le Fleming's.

Quand on débarque au Carlton, on peine à croire que l'établissement pourra être aussi facilement réhabilité, tant son allure est lugubre. La façade jaunie ne se distingue pas de celle d'un banal HLM, l'entrée du parking est barricadée, le cadre qui contenait le menu du restaurant est vide.

Sur le trottoir, le chaland n'a guère le temps de s'interroger. Un agent de sécurité ne tarde pas à lui tomber dessus. Surprise, l'hôtel est à nouveau exploité. Pour s'engager sur la volée d'escaliers qui mènent à la réception, il faut montrer patte blanche. A la veille de la votation, un coup des squatters est redouté.

Assistante de direction, Sonia Carluy reçoit la clientèle. Sur les 123 chambres (équipées de kitchenettes), la moitié est habitable, 22 sont occupées. Derrière le comptoir, le prix de la nuit est affiché: 150 francs. «Vu l'état des chambres, on les loue entre 80 et 100 francs.»

Nostalgie et griefs

Laurent Gaberell remâche son amertume: «On a demandé à pouvoir continuer à loger au Carlton au moins jusqu'au scrutin. Ce fut non.» L'étudiant en relations internationales a la nostalgie de ses quelques jours d'occupation, de «cette ambiance de colo» qui a régné une semaine entière. Selon Laurent Gaberell, les squatters furent scrupuleux: «Nous avons fermé les chambres à clé pour éviter que le mobilier soit endommagé. Tout le monde dormait par terre, dans le hall. C'était une gestion hyper carrée, pour montrer notre capacité à prendre en charge un lieu tel que le Carlton.»

A la réception de l'établissement fantômatique, les souvenirs divergent. Mandaté par la Fondation de valorisation de la BCGE pour expertiser les lieux, Pierre Vogt est en colère: «L'état dans lequel ils ont laissé l'hôtel est innommable. Ils ont fait leurs besoins partout, ils ont sali tous les murs. Il a fallu deux mois pour le remettre en l'état.»

Un avenir flou

Depuis, le Carlton a retrouvé sa salubrité. Le groupe allemand paie 15,3 millions de francs pour le racheter. Il devra encore allonger cinq millions pour le rafraîchir. Cela suffira-t-il pour hausser l'établissement au rang d'un quatre étoiles? On n'en saura pas davantage: personne à Genève n'est au courant du projet concret d'Ignaz Blodinger. Du moment qu'il a payé, disent les politiques et la BCGE, cela ne nous regarde pas.

Alors forcément, en l'absence d'un projet hôtelier clairement établi, le débat a pris une tournure à haute teneur idéologique. La droite pense à la facture qu'épongera le contribuable. Elle rappelle que la mission de la fondation de valorisation consiste à vendre au meilleur prix les immeubles hérités des mauvaises affaires de la Banque cantonale. Dans cette logique, l'Etat de Genève a renoncé à son droit de préemption: la transformation du bâtiment en logements pour étudiants aurait été trop chère. Et puis il y les emplois qui seront créés par le Fleming's: environ 70.

En attendant d'autres dimanches

L'extrême gauche réplique en évoquant la pénurie de logements, et exige que le mandat de la fondation de valorisation soit revu pour que son parc immobilier soit d'abord voué à l'habitat bon marché.

Laurent Gaberell peste: «Au Carlton, il ne s'agirait certes que de 120 logements pour étudiants. Mais il faut bien commencer quelque part.» La campagne de la votation a avancé ainsi à coups de calculs savants et contradictoires. Le citoyen a surtout compris que les partis étaient déjà en campagne électorale. Pour le reste, il a bien de la peine à se déterminer.

Mais Laurent Gaberell ne désespère pas, même en cas d'échec ce dimanche, ce ne sera que partie remise: «Nous avons commis quelques erreurs car c'était notre première campagne politique. Mais nous n'en resterons pas là.»