Dessine-moi le printemps comme tu m’as dessiné l’automne, semblent suggérer les syndicats genevois. Très en jambes après avoir pris la rue pendant six jours de grève, ils appellent à une nouvelle saison de mobilisation.

Elle démarrera ce dimanche, 1er mai, pour le traditionnel défilé. Mais sitôt les banderoles rangées il faudra les ressortir, samedi 28 mai, pour une grande manifestation contre l’austérité. Les représentants de la fonction publique, de leur côté, n’ont rien lâché dans leur combat contre les mesures d’économies voulues par le Conseil d’Etat. Ils ont obtenu de remettre les compteurs à zéro après la bagatelle de treize rencontres passées par pertes et profits.

Râleur et protestataire

La République emprunte-t-elle à sa grande soeur hexagonale un peu de sa culture? Pour l’historien Olivier Meuwly, auteur de 75 ans de la paix du travail, il ne fait pas de doute: «La culture politique genevoise est davantage orientée vers la France. Et Genève a suffisamment de ressources pour s’offrir ses problèmes habituels.»

L’action directe, les grèves, les occupations de chantiers étaient une vieille tradition

Ce point de vue d’un homme de droite est partagé par Jamshid Pouranpir, du Syndicat des services publics (SSP): «Le côté râleur et protestataire des Genevois est un élément culturel à prendre en compte. De plus, les travailleurs français importent leurs traditions de lutte.»

En revanche, aucun syndicat n’admet puiser l’inspiration chez ses homologues de l’Hexagone. «Nos contacts avec eux, CGT ou CFDT, n’ont rien d’organique, ils sont ponctuels», note Joël Varone, à Unia. La poigne syndicale à Genève ne date pas d’aujourd’hui: «Dans les années trente, la gauche genevoise était dominée par le socialisme de gauche et par le courant anarcho-syndicaliste dans le bâtiment, explique Jean Batou, historien et membre de SolidaritéS. L’action directe, les grèves, les occupations de chantiers étaient pour eux une vieille tradition, où Genève se distinguait du canton de Vaud, et surtout de la Suisse alémanique.»

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Un syndicalisme «nihiliste»

Autre singularité genevoise: de moins en moins de permanents syndicaux proviennent du monde de l’entreprise. Chez Unia, on l’explique par le fait que la défense juridique des travailleurs s’est complexifiée. Mais pour Blaise Matthey, directeur de la Fédération des entreprises romandes (FER), cette nouvelle réalité est fâcheuse: «Engagés dès leur plus jeune âge, les syndicalistes de cette dernière génération sont plus dogmatiques que leurs prédécesseurs. Leur méconnaissance des réalités économiques les conduit à vouloir se payer du patron. Au contraire des syndicats allemands, par exemple, qui ont compris que sans prospérité, il n’y a plus d’employés.»

Attaché à une conception pragmatique du syndicalisme, Jamshid Pouranpir aussi regrette le «côté nihiliste» de ce syndicalisme musculeux pour qui toute grève est un succès. «Peu de secrétaires syndicaux à Genève sont issus des métiers qu’ils défendent. Ce qui crée des situations cocasses, comme lorsque des travailleurs du bâtiment non francophones rencontrent un syndicaliste diplômé en sociologie qui leur fait une présentation power point.»

Si Genève n’a pas de Maillard, c’est qu’elle n’a pas non plus de Broulis

Ce joyeux décalage cache une autre réalité: si le poids des secrétaires syndicaux augmente au détriment des militants, il en découle une prise de pouvoir du politique sur le syndicat. Pour preuve, le nombre d’initiatives populaires portées par les syndicats, comme le salaire minimum ou la baisse du taux de conversion. De l’entrisme façon trotskiste? «Oui, et cette infiltration des syndicats permet d’orienter la politique en les utilisant comme courroie de transmission», affirme Jamshid Pouranpir.

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L’ultragauche à la manoeuvre

Technique trotskiste et management inspiré du stalinisme? Si cette thèse, portée dans un éditorial, a valu à Blaise Matthey des attaques virulentes, ces qualificatifs font sourire Joël Varone. Aussi en emprunte-t-il un autre à ce registre: «Ce qui nous distingue d’autres syndicats romands, c’est que nous sommes plus «classistes». Notre unique boussole politique est la défense des travailleurs, alors que d’autres syndicats, moins à gauche, s’identifient aussi à une organisation de partenariat social.»

Chez Unia par exemple, plusieurs permanents viennent du Mouvement pour le socialisme (MPS) et d’Attac. En réinventant la lutte des classes, ils posent même des problèmes à la gauche traditionnelle: «L’extrême-gauche a pris le pouvoir chez les syndicats, estime Blaise Matthey. Du coup, le parti socialiste perd ses relais d’autrefois. Devant cette légitimité historique qui lui échappe, le PS fait alors de la surenchère.»

Raison pour laquelle, peut-être, un compromis avec la droite, version Maillard-Broulis dans le canton de Vaud, n’est guère envisageable. Pour Jean Batou, cela s’explique surtout par «la brutalité de la droite genevoise, d’origine patricienne, ancrée dans la banque privée et l’immobilier, et porteuse d’un néolibéralisme sans concession», alors que la droite vaudoise est plus agrarienne et liée au radicalisme entrepreneurial. Il conclut: «Si Genève n’a pas de Maillard, c’est qu’elle n’a pas non plus de Broulis.»

Mobilisations monstres

Un constat qui n’a pas forme de regret, car pour lui, une politique de droite féroce demeure le meilleur moyen de forger une gauche résistante. Et sans compromis.

En ce moment, ce sont les syndicats de la fonction publique qui l’illustrent le mieux. Mobilisant des milliers de fonctionnaires, tenant tête au Conseil d’Etat, promettant l’enfer aux usagers des services publics s’ils venaient à douter de leur noble cause. «Le centre de gravité de la lutte syndicale est aujourd’hui dans le secteur public, estime Jean Batou, même si les responsables d’UNIA ou du SIT tentent de faire le lien entre les deux. Les militants syndicaux qui font clairement la différence sur le terrain sont ceux du secteur public, où les mobilisations monstres de novembre et décembre ont vu poindre une génération nouvelle. Ce mouvement est porté par des enseignants, des travailleurs de la santé, du social…»

Il faut dire qu’ils ont la tâche moins ardue que leurs compères du privé. «Les syndicats de la fonction publique ne seront jamais mis en danger, s’exclame Blaise Matthey. Car l’Etat n’est pas soumis à la concurrence et à la rapidité d’évolution du secteur privé.»

Rien ne devrait donc freiner leur bel enthousiasme. Sauf si le Conseil d’Etat et le Grand Conseil reprenaient la main. Ou si les électeurs contribuables, las, venaient un beau matin siffler la fin de la récréation.