Justice 

A Genève, un antispéciste attend son jugement en prison 

Soupçonné de plusieurs actes de vandalisme, un jeune militant est en préventive à Champ-Dollon depuis bientôt six mois. Ses soutiens dénoncent une détention «politique». Le Ministère public conteste

Du fond de sa cellule à Champ-Dollon, Matthias* commence à trouver le temps long. Soupçonné d’avoir caillassé des boucheries et vandalisé un abattoir au printemps 2018, ce militant antispéciste âgé d’une vingtaine d’années est en détention préventive depuis plus de cinq mois. Risque de fuite, de collusion ou de récidive: qu’est-ce qui motive une privation de liberté aussi longue?

Entre avril et juin 2018, une quinzaine de boucheries ont été caillassées à Genève et à Nyon. Fin août de la même année, l’abattoir de Perly a subi d’importantes déprédations. Une série d’actes de vandalisme qui ont brutalement projeté la lutte contre l’exploitation animale sur la place publique, suscitant l’ire ou la compassion. Interpellé le 29 novembre dernier, Matthias a été placé en préventive à Champ-Dollon, tout comme deux autres suspects, aujourd’hui libérés. Soupçonné d’être le chef de file de ces actions coups-de-poing, le militant a déjà été condamné par le passé à des jours-amendes pour violation de la propriété privée. Fin février, sa détention provisoire a de nouveau été prolongée de trois mois.

Risque de récidive

Matthias a demandé sa mise en liberté, sans succès. Son avocate compte renouveler sa requête. «La détention préventive de mon client est longue au vu des faits qui lui sont reprochés», souligne-t-elle. L’antispéciste, qui a jusqu’ici choisi de garder le silence sur les méfaits qui lui sont reprochés, est prévenu de dommages à la propriété privée, avec facteur aggravant, et de violation de domicile.

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Qu’est-ce qui pousse donc le Ministère public à garder Matthias derrière les barreaux? «Les critères juridiques invoqués sont principalement le risque de récidive et de fuite», précise son avocate. Invoqué dans les premiers temps, le risque de collusion n’est plus d’actualité, dès lors que Matthias reçoit des visites hebdomadaires de ses proches.

Pour les défenseurs de la cause animale, le procureur chargé du dossier, Adrian Holloway, subit sans doute des pressions politiques dans cette affaire très médiatisée. «Pour le même genre de délits, une personne qui ne serait pas antispéciste aurait certainement été libérée depuis longtemps», affirme Virginia Markus, auteure et militante indépendante. A ses yeux, la justice veut faire de Matthias un «exemple» pour dissuader les activistes.

«Sortir du cadre»

Ses déboires judiciaires n’ont pour l'heure pas affaibli l’engagement de Matthias face à la souffrance animale, bien au contraire. Soumis à des critiques constantes de la part du personnel, le prévenu subit, selon ses proches, des conditions de détention abusives et peine à se nourrir selon ses convictions. «Son positionnement politique est considéré comme une lubie, déplore Virginia Markus. Et les seuls produits végétaux que propose l’épicerie sont des chips et des corn-flakes.»

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Avec le recul, au vu de leurs dures conséquences, les actions coups-de-poing en valent-elles la peine? «Oui, il faut continuer à s’engager, de multiples manières, et sortir du cadre de temps en temps pour provoquer le débat public, estime Virginia Markus. Les opérations de sabotage ne sont jamais du vandalisme gratuit, mais sont motivées par un idéal.» Elle reconnaît toutefois que le but n’est pas de «finir en prison», mais de «provoquer un changement en faveur des animaux».

Le Ministère public réfute

Face aux reproches, le Ministère public conteste toute pression ou partialité. «L’instruction est en cours et porte encore sur deux expertises pendantes devant l’Institut forensique de Zurich qui devraient être rendues d’ici à fin juin», précise le procureur Adrian Holloway.

En lançant des expertises poussées, le Ministère public prend un risque. S’il n’arrive pas à prouver que le prévenu a participé au saccage de l’abattoir de Perly, une détention préventive de plusieurs mois sera considérée comme abusive pour une infraction mineure telle que le caillassage. En clair, s’il est blanchi, le militant pourrait se retourner contre la justice genevoise et demander des indemnités.

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En revanche, si son rôle dans ces différentes attaques est confirmé, Matthias encourt une peine pouvant aller jusqu’à la privation de liberté. Ce serait une première en Suisse. En décembre dernier, deux militantes antispécistes avaient été condamnées par le Tribunal de Nyon à 120 jours-amendes sans sursis pour avoir libéré des cabris de l’abattoir de Rolle. Elles ont fait recours contre cette décision. Une audience est prévue en juin.

* Prénom d’emprunt

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