élections cantonales

A Genève, un coup de barre à gauche qui ravit autant qu’il alarme

L’Entente perd la majorité au Conseil d’Etat et cède un siège à la gauche. Eliminé, le PDC Luc Barthassat laisse sa place au socialiste Thierry Apothéloz. Un rééquilibrage qui ne garantit pas pour autant la sérénité

On dirait bien que Genève, soudainement, a soif d’équilibre. Au second tour des élections au Conseil d’Etat, le peu de citoyens qui a voté – 33,13% de participation – a opéré un recentrage: l’Entente perd la majorité et cède un siège à la gauche.

Le PDC Luc Barthassat n’a pas réussi son pari de reconquête, et c’est le socialiste de Vernier Thierry Apothéloz qui s’assoit dans son fauteuil, à quelques voix d’écart avec sa camarade Anne Emery-Torracinta. La PLR Nathalie Fontanet se place à une confortable quatrième position, derrière Antonio Hodgers et Serge Dal Busco. Le champion du second tour est l’habile Mauro Poggia, qui a réussi la performance de séduire l’électorat, tout en s’affranchissant d’un parti à la débandade, le MCG. L’UDC Yves Nidegger mord la poussière, arrivant derrière Jocelyne Haller, d’Ensemble à gauche. L’indépendant Willy Cretegny retournera à ses vignes, après avoir osé rêver d’une victoire sans troupes.

«Yes, champagne!»

Dans le bureau de Pierre Maudet, élu au premier tour, Nathalie Fontanet, tendue, pensive, attend la seconde qui décidera de son destin. Quand le verdict tombe, après les sobres effusions et le «yes, champagne» conquérant de Pierre Maudet, ses premiers mots vont à Luc Barthassat: «Je suis très heureuse, mais profondément déçue pour lui. On s’attache aux gens durant la campagne et il n’a pas démérité. C’est quelqu’un qui était préoccupé de l’intérêt des autres et non du sien.»

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Partis à quatre pour arriver à quatre, l’Entente n’a pas concrétisé son objectif. Désormais, le Conseil d’Etat est un peu le miroir du Grand Conseil dans sa nouvelle composition: trois magistrats de gauche, trois de droite, un Mauro Poggia en pivot. Beaucoup voient Pierre Maudet et Antonio Hodgers en hommes forts de la législature: «Je ne crois pas à cette théorie, corrige le premier des deux, mais à l’alchimie des personnalités. Il va falloir trouver une dynamique avec le Grand Conseil, où le rôle de l’UDC et du MCG est affaibli.» D’alchimie, il en est aussi question avec le PDC Serge Dal Busco, dont le parti, amputé d’un ministre, retrouve sa juste place, eu égard à ses 12 sièges de députés: «Au gouvernement, l’alchimie des personnalités est plus importante que la dimension partisane». A droite, on espère surtout que le ministre, souvent taxé de trop mou, saura désormais montrer les muscles.

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Mais c’est vers les socialistes que les regards se tournent. Avec deux élus au gouvernement, difficile de jouer les oppositions systématiques sur les grands enjeux, la réforme de l’imposition des entreprises PF17 ou la Caisse de prévoyance de l’Etat. Même si, dimanche, l’heure était à la joie et à la promesse de sérénité: «Cette législature s’annonce moins dure puisque le PS gagne du poids, se félicite Carole-Anne Kast, présidente du PS genevois. Il y aura un plus grand espace de négociation en faveur de la gauche. Nous comptons aussi sur Nathalie Fontanet, qui est une femme de dialogue.» Même analyse d’Anne Emery-Torracinta, qui a senti le vent du boulet, en butte aux affaires qui ont entaché la fin de sa législature. Si elle préfère penser «qu’elle a échappé à la malédiction femmes qui a coûté leur siège à Isabel Rochat et Michèle Künzler», elle salue le rééquilibrage.

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Pourtant, la réalité pourrait être moins rassurante. On sait le PS divisé entre une aile plus à gauche et une aile modérée. «La gauche au Grand Conseil sera obligée de mettre de l’eau dans son vin et de prendre ses responsabilités, car ses deux élus à l’Exécutif sont des modérés», prévoit Bertrand Buchs, président du PDC. On pourrait bientôt voir ces tensions à l’œuvre, sur PF17 notamment, où «le PS est en guerre interne», assure-t-il. Amer, il ajoute: «Mais la gauche devra se rappeler que si Thierry Apothéloz a gagné, c’est parce que Luc Barthassat a perdu.» Et d’affirmer que le PDC doit désormais faire en sorte que le MCG n’ait pas le pouvoir de faire des majorités.

Le MCG, nous y voilà. Le parti populiste a fondu au Grand Conseil, passant de 20 à 11 sièges. Pour autant, son ministre, qui aurait pu se retrouver sans dents faute de quorum au législatif, a brillamment passé la rampe. Sera-ce lui l’arbitre de la prochaine législature? Sans vouloir pavoiser, il ne boude pas son plaisir: «Beaucoup pensent que je serai le marionnettiste. Ce n’est pas mon but. Et je n’ai pas été bridé pendant ce mandat. Mais avoir le rôle de celui sans lequel on ne peut faire, c’est intéressant.» Une aisance nouvelle que le PLR tentera sans doute d’entraver.

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Si le scénario sorti des urnes est en phase avec le parlement, il n’est pas sûr qu’il garantisse à Genève une législature sereine. «Nathalie, savoure ce moment!» lançait Pierre Maudet, badin, à l’intention de sa colistière tendue, moins de trois minutes avant les résultats. Sur l’instant, rien ne devait paraître plus incongru à celle qui répliqua, du tac au tac: «C’est tellement masculin!» Elle, comme d’autres, pourrait cependant bientôt en prendre toute la mesure. A l’heure des défis, des chicanes et des estocades dont Genève aura grand-peine à se priver, et qui seront plus amères que savoureuses.

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