enseignement

A Genève, un syndicat accuse l’économie privée d’infiltrer l’école

Un cours facultatif d’entrepreneuriat indigne le syndicat des enseignants du cycle d’orientation. Pour lui, l’esprit start-up et l’innovation n’ont rien à faire à l’école. Réactions

Il y a péril en la demeure. Le syndicat genevois des enseignants du cycle d’orientation (Famco) a dénoncé cette semaine une dangereuse intrusion dans le sanctuaire scolaire. La démotivation? L’intolérance? La baisse des exigences? Vous n’y êtes pas. L’agent infiltré, c’est l’économie privée, cette diablesse: «Dans l’obscurité absolue, et sous couvert d’orientation professionnelle, les entreprises privées prennent leurs aises dans les écoles publiques dans le but d’insuffler le «goût d’entreprendre et d’innover» à nos élèves», écrit le syndicat, frémissant d’indignation.

En cause: un cours facultatif sur l’entrepreneuriat, dispensé par une association à but non lucratif, Graines d’entrepreneurs, ainsi que par We Start, dans trois écoles du canton. Mis en place il y a deux ans, il répond à la «stratégie économique 2030», qui prévoit un cours d’orientation scolaire et professionnelle au cycle. Dans ce module, les jeunes développent une idée créative et la transforment en projet entrepreneurial. Un jury prime les meilleurs d’entre eux. Ce programme se déroule dans les cantons de Vaud et du Valais, il va démarrer à Neuchâtel et il a séduit la France. «Sur Vaud, les professeurs sont enthousiastes, déclare Laurence Halifi, cofondatrice de Graines d’entrepreneurs. Nous venons aussi de former 80 nouveaux enseignants à l’utilisation de notre méthode.»

Lire aussi: Graines d’entrepreneurs s’exporte en France

«C’est comme inviter une Eglise ou un syndicat»

Un entrain qui ne touche pas Genève: «Ce cours propose un contenu idéologique douteux, estime Julien Nicolet-dit-Félix, de la Famco. Servir le catéchisme d’une certaine économie n’a aucune vertu d’orientation professionnelle.» Mais pourquoi combattre l’entrepreneuriat et bénir l’apprentissage, dont l’avenir serait compromis s’il n’y avait des patrons? «Il faut faire une distinction, répond Julien Nicolet-dit-Félix. Ici, on prône la version youp la boum de la start-up, à qui il suffirait d’une bonne idée pour avoir du succès, ce qui est dégradant pour les vrais entrepreneurs.» A l’entendre, ce modèle économique serait la branche fanatique de la religion capitaliste: «Faire venir ces entreprises, c’est comme inviter une Eglise ou un syndicat. La mission de l’école est d’avoir un regard neutre transmis par des gens formés par l’Etat.» Avec cet étrange postulat que le fonctionnaire est impartial par définition et le mieux placé pour parler du secteur privé.

Que le monde de l’économie s’intéresse à l’école, et vice versa, devrait nous réjouir

Cyril Aellen, député PLR

Estimant que ces cours se déroulent sans contrôle de l’institution, la Famco a réclamé de voir la convention qui rattache le Département de l’instruction publique (DIP) à ces associations. Ce qui lui aurait été refusé. Pourtant, fâcheuse coïncidence, celle-ci a été produite quelques heures après le communiqué courroucé de la Famco. On y apprend que «l’action de ces associations se place dans un cadre de délégation de compétence et ne nécessite pas l’encadrement supplémentaire d’un enseignant». Autrement dit, ces cours sont soumis au même régime que ceux de mandarin ou de volley. Le DIP note toutefois qu’il envisage de transformer ce projet en une formation offerte aux enseignants afin qu’ils officient eux-mêmes.

«Le mot entreprise n’est pas péjoratif»

Le coup de gueule du syndicat étonne: «Quand les pompiers viennent à l’école, c’est bien, quand les entrepreneurs viennent, c’est mal, réagit le député PLR Cyril Aellen. Que le monde de l’économie s’intéresse à l’école, et vice versa, devrait nous réjouir.» Pas besoin d’être de droite pour partager cette vision: «Le mot entreprise n’est pas péjoratif, estime le député socialiste Romain de Sainte Marie. Il est des entreprises à caractère social, des entreprises participatives, d’autres qui font tourner l’économie et offrent du travail dans de bonnes conditions.»

Derrière l’épouvante du syndicat se cache peut-être une autre querelle. Le 8 mars dernier, un certain Pierre Maudet assistait à la cérémonie de clôture lors de laquelle des projets ont été primés. Pas totalement farfelu, celui-ci étant chargé de l’Economie. Mais le sang de Julien Nicolet-dit-Félix n’a fait qu’un tour, qui parle d’«instrumentalisation des élèves». Le reproche du syndicaliste s’adresse en réalité moins au conseiller d’Etat PLR qu’à la ministre socialiste de tutelle, Anne Emery-Torracinta, qui aurait cédé à l’entrisme de l’économie triomphante. Cruel pour les 31 élèves concernés par le projet, dont l’ambition créatrice est ternie par un désaccord doctrinaire.

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