Une affaire pénale plutôt simple qui prend des proportions hallucinantes? Cela se passe évidemment à Genève. Accusée de traite d’êtres humains pour avoir exploité et maltraité sa jeune cousine, la prévenue sénégalaise est restée silencieuse durant cette première journée de débats. Et pour cause. La défense mène une guérilla procédurale dont les enjeux dépassent largement le sort de sa cliente. Sans surprise, la destruction problématique d’un enregistrement par la procureure Rita Sethi-Karam, récusée depuis lors et dont la levée d’immunité devra être examinée par le Grand Conseil après une plainte pour abus d’autorité, a donné du grain à moudre au duo d’avocats déchaîné. Ambiance.

D’entrée de cause, Mes Thomas Barth et Romain Jordan annoncent une nouvelle et troisième demande de récusation. La seconde visait la procureure Gaëlle Van Hove, qui a accepté de se retirer «pour préserver la sérénité des débats». Il se trouve que cette dernière siège dans le cadre de la procédure disciplinaire menée contre Rita Sethi-Karam par le Conseil supérieur de la magistrature pour cette même affaire. A la procureure Séverine Stalder, qui vient d’hériter de la patate chaude, la défense reproche de faire partie d’un club de défense des intérêts de la femme qui entretient des liens étroits avec le foyer qui a recueilli et soutient encore la cousine plaignante. Le tribunal transmettra cette demande de récusation à l’autorité compétente mais refuse de suspendre les débats dans l’attente de la décision.

Délocaliser le procès

Qu’à cela ne tienne, la défense enchaîne, cinq heures durant, non sans ferrailler contre l’impatience des juges, toutes les autres bonnes raisons d’ajourner le procès. En substance, les avocats demandent au tribunal de retrouver le téléphone du témoin qui contenait le fameux enregistrement effacé en cours d’audition car jugé un peu trop vite illégal et sans intérêt. Une conversation susceptible de démontrer que la plaignante aurait inventé ces maltraitances pour augmenter ses chances d’obtenir un permis. «Les données ont très bien pu être sauvegardées ailleurs», relève Me Jordan.

Lire aussi: A Genève, une procureure est dans le pétrin après la destruction d’un enregistrement

Dans leur longue liste de griefs, les avocats tentent aussi «la délocalisation» du procès dans un autre canton romand afin que cette affaire retrouve «un semblant de sérénité» et ne baigne pas «dans un inceste total». Le fait qu’une représentante du Ministère public soit visée par une plainte pour abus d’autorité rend ce dossier particulièrement sensible pour toute l’institution, estiment encore les avocats de la prévenue.

Stratégie du silence

Enfin, dans l’hypothèse où le tribunal déciderait de poursuivre les débats, la défense sollicite l’audition de toutes les personnes présentes lors de la destruction de l’enregistrement. Parmi elles, Anne-Marie von Arx-Vernon, présidente du foyer Au Cœur des Grottes, et députée. Son intervention comme personne de confiance au procès est jugée problématique. «Un possible témoin ne peut pas tenir la main de la plaignante», ajoute Me Jordan. La pasionaria de la traite des femmes accepte de quitter la salle à titre préventif et les juges reconnaîtront cette casquette de trop.

Parquet et partie plaignante seront beaucoup plus brefs. Séverine Stalder estime que la défense «joue la montre» et que l’enregistrement, même s’il existait encore, n’apporterait rien d’essentiel aux débats. Quant au «dépaysement» du procès, la procureure n’y voit pas plus d’intérêt, faisant confiance à la «totale indépendance» des juges «qui sauront faire fi des plaintes déposées» contre sa collègue. Me Olivier Peter, conseil de la partie plaignante, un peu désespéré par ce conflit parallèle, espère que l’attention sera enfin portée au calvaire subi par sa cliente. Il est entendu.

Toutes les requêtes sont rejetées au motif de leur très relative pertinence. Pour achever d’exaspérer les juges, la prévenue fait valoir son droit de se taire. On verra si la journée de mardi réserve d’autres surprises.