«S’il le faut, je m’enchaînerai à ces arbres.» Lâchée en fin de conférence de presse, cette petite boutade en dit long sur la ténacité d’Aude Bourdier, habitante de Confignon qui se bat depuis quatre ans pour sauver la forêt qui jouxte son jardin, menacée par un projet immobilier. Soutenue par l’association Sauvegarde Genève, qui a récemment réuni 10 000 signatures pour préserver les espaces arborés dans le canton, la citoyenne, qui a perdu un premier recours, vient de faire appel devant la Chambre administrative de la Cour de justice. En médiatisant son cas présenté comme «grave et emblématique», les associations dénoncent les méthodes de l’Etat, accusé de «favoriser les promoteurs au détriment de la nature».

Au cœur du litige: un plan localisé de quartier (PLQ) situé à Cressy-Confignon, en zone de développement, qui prévoit la construction de logements et de places de parking. «Depuis le début de la procédure, le promoteur a obtenu 21 dérogations qui dénaturent complètement le projet initial», dénonce Aude Bourdier, soutenue également par l’Association pour la sauvegarde de Confignon et environs. Un chiffre contesté par le Département du territoire, qui parle de six dérogations seulement. A l’origine, affirme la riveraine, la forêt devait en effet être préservée. «Au fil du temps, le promoteur a gonflé ses plans, passant d’un à deux immeubles et de 22 à 30 places de parking nécessitant deux rampes d’accès, détaille-t-elle. Résultat: ces constructions empiètent désormais sur la forêt que l’Etat accepte de rayer de la carte.»

Expertise contestée

On touche ici au point de discorde majeur: la santé des 26 arbres concernés, ifs, frênes et tilleuls, dont quatre sont centenaires. Une expertise commandée par l’Office cantonal de l’agriculture et de la nature (OCAN) les juge «vraisemblablement malades» et recommande leur abattage. Faux, rétorque Aude Bourdier, qui a payé à ses frais (2400 francs) une contre-expertise. Celle-ci conclut à un «état physiologique globalement bon», à l’exception de deux arbres. «Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage», lâche la recourante, pour qui la valeur de la forêt, 73 000 francs selon l’Etat, est volontairement sous-estimée. A ses yeux, le PLQ devrait être remis à l’enquête publique, tant il s’éloigne du projet initial. «Je ne suis pas opposée à la construction de ces logements, affirme Aude Bourdier. Si le promoteur s’en tient au PLQ d’origine, ou s’il accepte de construire un parking sur deux étages, alors le problème est réglé.»

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Pourquoi Sauvegarde Genève soutient-elle soudain la démarche d’un particulier en conflit avec l’Etat? «C’est la première fois qu’on s’engage ainsi, répond Jean Hertzschuch, président de l’association. L’exemple nous a semblé dramatiquement emblématique de ce qui se fait ailleurs dans le canton. Nous avons de gros doutes concernant les expertises de l’Etat sur d’autres projets d’aménagement.» A ses yeux, l’OCAN a «lamentablement failli à sa mission de protection du patrimoine arboré» dans ce dossier. «Le rapport produit est mensonger et bâclé, tacle-t-il. Lorsque le conseiller d’Etat Antonio Hodgers nous dit qu’en cas de litige, les arbres sont favorisés, on ne le croit plus.»

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«L’esprit du PLQ initial est respecté»

Autre son de cloche du côté du Département du territoire. «Ce projet est la dernière étape d’un PLQ adopté en 1995 avec l'accord de la commune, souligne la porte-parole Pauline de Salis. Tout a été fait dans les règles, comme l’a confirmé le tribunal en donnant raison à l’Etat.» Elle précise que la question des abattages n’a jamais été liée à la santé des arbres, mais uniquement au projet d’aménagement. Une compensation de 13 arbres est par ailleurs prévue. Quid des multiples dérogations? «Elles ne font pas l’objet d’une enquête publique, mais tous les offices sont consultés, précise Pauline de Salis. Dans ce cas précis, l’esprit du PLQ initial est respecté.»