Genève s’est réveillée défigurée dimanche. Façade du Grand Théâtre dégoulinant de peinture, tags injurieux, commerces vandalisés… Une cinquantaine de têtes brûlées, issues ou encouragées par les Black bloc alémaniques, sont passées à l’offensive, dans le cadre d’une manifestation réunissant 500 adeptes de la culture alternative. Le Ministère public a ouvert une procédure pénale pour émeute. L’enquête, visant à identifier les casseurs, a été confiée à la police. Pourquoi celle-ci n’est pas intervenue plus tôt pour éviter la gabegie? Sa cheffe, Monica Bonfanti, a justifié l’attentisme par la nécessité de circonscrire l’action avant de taper, au risque de disperser les casseurs aux quatre coins de la ville. Le ministre en charge de la sécurité, Pierre Maudet, a dit attendre le rapport de la police mais s’est déjà montré sévère sur le résultat.

Lire aussi : «La jacquerie d’une jeunesse en déshérence»

Dans l’intervalle, voici le film: un rassemblement est annoncé à 22 heures au parc des Cropettes. La mission du dispositif policier est d’observer et de renseigner. Lorsqu’il constate que certains revêtent cagoules, l’alerte est donnée. «Mais on ne mobilise pas par un coup de baguette magique, explique Jean-Philippe Brandt, porte-parole de la police de Genève. La chaîne de commandement prend un peu de temps, les policiers doivent s’équiper.» Les casseurs, eux, sont rapides et voyagent léger. Ils avancent de manière compacte, couvrent les tagueurs à l’aide de bâches. Romanesque: «Il y avait les casseurs et les peintres, décrit le porte-parole. Sans compter les manipulateurs de fumigènes. Les 450 autres n’ont pas quitté le rassemblement.» Ce n’est qu’après minuit, à la Jonction, que la confrontation a lieu. Deux policiers sont blessés par des jets de pierre, une bouteille incendiaire est évitée de justesse.

Lire également : Sami Kanaan: «Les casseurs ont utilisé les clichés les plus éculés»

Dans la police, certaines langues se délient. Plusieurs policiers déclarent avoir reçu l’ordre de ne pas intervenir: «Notre véhicule anti-émeute était prêt, tout comme nos gaz lacrymogènes, mais nous avions l’interdiction d’en faire usage. Aujourd’hui, personne n’ose bouger l’oreille à la police depuis qu’on a Monsieur Maudet sur le dos.» Chez les politiques, c’est la consternation: «Une fois de plus, la police genevoise est confrontée à la pénurie d’effectifs, estime le PLR Murat Alder. Quant on a affaire à des individus déterminés à détruire avec violence, on n’attend pas qu’ils passent à l’acte.» Le député juge sévèrement la cheffe de la police Monica Bonfanti, coupable selon lui de n’être pas intervenue plus tôt. Adrien Genecand, PLR, nuance: «La police aurait peut-être dû mieux apprécier le risque. Mais si des policiers avaient encadré la manifestation et envoyé des gens au poste, la gauche aurait été là pour crier au scandale. Reste qu’on ne dispose pas des effectifs suffisants.» D’après Jean Sanchez, MCG et ex numéro 2 de la police genevoise, «les forces engagées étaient en sous-effectif samedi, soit 28 policiers engagés hors police judiciaire, selon ce que je sais.» Il compte demander la constitution d’une commission d’enquête parlementaire ainsi que la convocation du Grand Conseil en séance extraordinaire. Le député Eric Stauffer, lui, évalue à 50 le nombre d’hommes qui l’ont finalement aidé à s’extraire de son commerce après vingt minutes de siège et de solitude, malgré ses appels à l’aide au département.

Dans un climat politique déjà très tendu, l’affaire n’est pas de nature à apaiser. A gauche, on renverse la culpabilité du chaos sur la droite. Comme si, en semonçant l’Usine, les bourgeois devaient s’attendre à des représailles: «Je ne légitime pas les casseurs, mais l’attitude méprisante et moraliste de la droite a offert un prétexte déclencheur, estime le socialiste Sylvain Thévoz. Genève manque de lieux de culture alternative comme l’Ilôt 13, et les fermetures successives des squats, voulue par Pierre Maudet et le procureur Olivier Jornod, n’ont pas aidé.» Ce qui fait hurler Adrien Genecand: «Depuis 25 ans, la gauche ne fait que de la morale et cherche des causes sociétales à tous les actes intolérables. Elle oublie que Genève consacre beaucoup plus d’argent public à la culture que Zürich. Allez dire à ceux qui payent des impôts que le saccage de la ville résulte d’un malaise social!»

Précisément. Les dégâts de la joyeuse castagne pourraient coûter plusieurs millions entre les déprédations aux bâtiments publics et aux commerces, selon le conseiller administratif PDC de la Ville, Guillaume Barazzone. Ont été mobilisés le service de la voirie, la brigade anti-tags et le service logistique et manifestations. Au Grand Théâtre, cette dernière a dû intervenir vite pour sauver la façade, giclée avec une peinture mélangée à de l’huile de vidange. Pour certains sites, il faudra le concours d’entreprises extérieures spécialisées, avertit l’élu. Car les bâtiments publics ne sont pas assurés, contrairement aux collections. «Et l’exécutif de gauche n’enverra pas la facture à l’Usine», conclut Adrien Genecand. L’Usine, vers qui tous les regards se tournent. Si elle a condamné les casseurs, c’est vers elle pourtant que les manifestants sont retournés après leur balade contestataire. Ce n’était sans doute qu’un réflexe pavlovien.