Quatre individus au moins, activement recherchés sur la base d’une photo. Un ami de l’ennemi public N° 1, Salah Abdeslam, aperçu deux jours plus tôt dans les rues de la ville, à bord d’une camionnette belge. Des craintes pour une réunion diplomatique sur la Syrie. Un niveau de vigilance relevé, des policiers armés déployés dans toute la ville et sur les lieux sensibles. Jeudi, la tension était à son comble à Genève, moins d’un mois après les attentats de Paris.

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Peu avant midi, le Département de la sécurité informe, par voie de communiqué: «Dans le cadre des investigations menées suite aux attentats de Paris, tant sur le plan international que national, la police genevoise et ses partenaires recherchent activement des personnes dont le signalement a été fourni par la Confédération.» Une folle journée commence alors pour les forces de sécurité du canton.


Le communiqué du Département de la sécurité genevois


L'alerte venue des Etats-Unis

Selon nos informations, la Confédération a été alertée par les services de renseignement américains. Lesquels sont sûrs de leur fait: trois cellules djihadistes ont été identifiées, à Toronto, à Chicago et à Genève. Une photo de quatre individus est transmise à tous les policiers du canton mercredi (ci-dessous)

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«On ne connaît pas leur nom, on ne sait pas d’où ils viennent, ils auraient des noms de guerre», révèle une source proche du dossier. Mais surtout, même si les services de renseignements américains ignorent leur projet, les suspects seraient bel et bien en train de préparer quelque chose. Contacté, le Service de Renseignement de la Confédération (SRC) se mure, lui, dans le silence.

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Des policiers armés se déploient rapidement sur tous les sites sensibles de la région: gare, aéroport, ambassade de France et encore Nations Unies. Ce vendredi, une rencontre diplomatique réunissant Russes et Américains doit se tenir sur la situation en Syrie. Les autorités craignent le pire. Mercredi soir déjà, le Palais des Nations a d’ailleurs été évacué, rapporte au Temps le journaliste américain John Zaracostas, présent sur les lieux à 23h15.

Les gardes de sécurité du Palais l’ont prié de quitter les lieux, invoquant une «alerte de sécurité». Les Nations Unies confirment les craintes jeudi en début d’après-midi: la réunion est maintenue, mais dans un lieu tenu secret. En attendant, le Palais des Nations est placé sous la surveillance d’hommes armés équipés de gilets pare-balles.

Un proche de Salah Abdeslam

En début d’après-midi, les informations s’enchaînent et la tension monte d’un cran. «Nous sommes passés d’une menace floue à une menace précise, lâche la porte-parole du Département de la sécurité, Emmanuelle Lo Verso. On a augmenté le nombre de patrouilles sur le terrain et toutes sont armées. Les policiers sont entrés en phase très active de recherche en vue d’une ou de plusieurs interpellations. On prend toutes les informations au sérieux».

Sur son site internet, la Tribune de Genève révèle qu’une camionnette immatriculée en Belgique a été aperçue deux jours plus tôt à Genève, avec deux hommes à son bord. Selon nos informations, ces deux hommes ont été signalés par les Français en raison de forts soupçons de radicalisation; l’un d’eux est fiché comme étant un ami de Salah Abdeslam, l’un des auteurs des attentats de Paris, devenu ennemi public N° 1. Repéré dans le quartier de Plainpalais le 8 décembre, le véhicule a pourtant réussi à prendre la fuite et à quitter la Suisse. Mais aucune indication ne permet d’établir un lien avec les quatre personnes recherchées jeudi.

Vers 14h15, la police interpelle le conducteur d’une Clio grise immatriculée en Ardèche devant le Victoria Hall, aux environs de la place du Cirque. Le conducteur est embarqué et la voiture, laissée sur place, est maintenue sous surveillance. Aucune information ne filtrera plus sur l’identité ou le rôle de cet homme.

La course aux rumeurs

Les rumeurs, elles, fusent dans la ville. «Les djihadistes viennent de passer par ici!, s’exclame un kiosquier de Plainpalais. Ils étaient suivis par plusieurs voitures de police!» Dans les rues, chacun croit avoir assisté à quelque chose de crucial. Un client d’origine pakistanaise enchaîne: «J’étais avec mon amie dans sa voiture immatriculée en France, devant un centre commercial. Les policiers nous ont regardé longuement, mais ne nous ont pas demandé nos papiers d’identité.» Plus loin, un groupe de jeunes s’enflamme: «Genève est en alerte, il faut éviter les lieux publics! Ca va être chaud ce week-end pour l’Escalade!». Conseiller d’Etat en charge de la sécurité, Pierre Maudet annoncera dans la soirée que des patrouilles supplémentaires seront déployées pour rassurer la sécurité du cortège.

Lire l'interview de Pierre Maudet: «Le niveau de la menace est effectivement monté d’un cran»

Comme s’il fallait confirmer la réalité de la menace, les autorités judiciaires entrent dans la danse à tous les niveaux dans l’après-midi. A commencer par le Ministère public genevois, qui annonce peu avant 16 heures l’ouverture d’une procédure pénale pour actes préparatoires délictueux. Une disposition qui vise «celui qui prend des mesures concrètes, d’ordre technique ou organisationnel, dans le but de commettre une infraction grave.»

«Enquête pénale sur la base d’une menace terroriste»

La procédure «a été ouverte pour accompagner le travail de recherches de la police, précise Olivier Jornot au Temps. Le Ministère public entend appuyer ce travail et se met à disposition pour donner le cadre juridique nécessaire à d’éventuelles perquisitions urgentes». En clair, Genève n’étant pas, comme la France, en état d’urgence, le parquet a pris ses dispositions pour pouvoir procéder, le cas échéant, à des perquisitions rapides.

Comme le stipule la loi, c’est pourtant le Ministère public de la Confédération (MPC) qui est compétent pour les affaires liées à Al-Qaïda ou à l’Etat islamique. Le MPC annonce ainsi dans la foulée avoir ouvert, dès mercredi, une «enquête pénale sur la base d’une menace terroriste dans la région de Genève». Le but principal est d’empêcher un événement terroriste, précise-t-il. Le parquet fédéral indique avoir transmis des informations sur la planification éventuelle d’un événement terroriste aux autorités de la sécurité du canton de Genève, le 9 décembre. L’enquête a été ouverte contre inconnu pour «soupçons d’appartenance, respectivement de soutien à une organisation criminelle ainsi que pour soupçons de violation de l’article 2 de la Loi fédérale interdisant les groupes «Al-Qaïda» et «Etat islamique» et les organisations apparentées».

En fin d’après-midi, le Dauphiné Libéré annonce que les autorités françaises vont envoyer d’importants renforts en force de sécurité dans la soirée. Près de 230 gendarmes, déployés en Haute-Savoie et dans l’Ain, le long de la frontière avec la Suisse. Où ils pourraient rester plusieurs jours. Les douaniers suisses ne sont pas en reste. Le dispositif des gardes frontières a été adapté et le niveau de vigilance augmenté. Même si, «pour les usagers, rien ne change», rassure Michel Bachar, porte-parole des douanes à Genève.

Menace djihadiste

Ces dernières semaines, la menace djihadiste s’était déjà fait sentir à Genève. Plusieurs perquisitions ont été conduites en France voisine, notamment au domicile de deux imams de la mosquée de Genève. La Tribune de Genève a également révélé que deux Français soupçonnés de radicalisme et fichés comme tel avaient travaillé comme bagagistes à l’aéroport de Genève. Comme le révélait Le Temps dans son édition de mardi, la France avait déjà averti la Suisse de la présence de ressortissants français fichés S à l’aéroport.

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L’un des deux bagagistes, prédicateur à Marnaz, a d’ailleurs été condamné ce jeudi par le tribunal correctionnel de Chambéry à 5 mois de prison ferme. Il était assigné à résidence après une perquisition administrative chez lui le 26 novembre et devait se rendre trois fois par jour chez les gendarmes. Mais il ne s’est pas présenté à l’un de ces contrôles.