«Elle a utilisé cette jeune fille comme esclave domestique durant cinq ans, sans considération aucune pour sa liberté et sa dignité.» Aux yeux de la procureure Séverine Stalder, la mère de famille sénégalaise jugée depuis lundi à Genève pour traite d’êtres humains, voies de fait et incitation à un séjour illégal doit être reconnue coupable d’avoir fait vivre un enfer à sa cousine et condamnée à une peine de 3 ans, dont 12 mois de prison ferme. Tout plaide au contraire pour un acquittement, soutient la défense, en qualifiant le récit de la plaignante de peu crédible, la gestion de la procédure de surréaliste et la suppression problématique d’un enregistrement à décharge de facteur supplémentaire de doute.

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Le calme est presque revenu sur ces débats après une première journée riche en incidents. La défense a tout de même réitéré sa demande d’entendre la procureure Rita Sethi-Karam – désormais récusée dans cette affaire – et toutes les personnes qui se trouvaient à son audience lorsque la conversation, sauvegardée sur le téléphone portable d’un témoin, a été effacée. Une requête qui fait suite aux explications données à la barre en début de matinée par l’actuel compagnon de la prévenue et père de son quatrième enfant. Selon ce dernier, qui dit avoir lui aussi écouté le fameux enregistrement, on y entend la plaignante regretter la situation et répéter le conseil qu’on lui avait donné: «Si tu veux rester ici, il faut dire qu’elle te faisait travailler et qu’elle doit payer.» Le tribunal n’instruira pas davantage la question.

Grande vulnérabilité

Présente à l’audience, la plaignante a maintenu ses accusations. Arrivée en Suisse fin 2009, à l’âge de 19 ans, elle croyait pouvoir y poursuivre des études. Au lieu de cela, elle assure avoir passé toutes ses journées et soirées à faire le ménage et à s’occuper de deux des trois enfants, sans avoir droit à des vacances et sans toucher de salaire. Elle était simplement nourrie et logée et devait dormir dans la chambre des petits, sur un matelas posé au sol. Elle s’est enfuie une fois, elle a même consulté le centre d’aide aux victimes, mais elle est finalement revenue chez la prévenue car elle se sentait très isolée et mise sous pression par sa propre famille. «Dans la culture africaine, c’est le plus âgé qui a raison. Et si sa propre mère lui dit d’y retourner, elle va le faire», analyse la procureure.

Me Clara Schneuwly, conseil de la plaignante, ne dit pas autre chose. «Le fait que la prévenue soit son aînée impliquait obéissance et respect.» Selon l’avocate, sa cliente n’avait pas d’autre choix que de subir ce traitement, parfois assorti d’insultes et de violences. Totalement dépendante, sans autre moyen de subsistance, sans visa valable et son passeport découpé aux ciseaux, elle était devenue une jeune fille «triste, apeurée et repliée sur elle-même». La prévenue «a entretenu cette situation de vulnérabilité pour avoir une employée de maison et une nounou sans débourser un sou».

Accusations fantaisistes

Ce tableau d’une «Cosette» exploitée à l’extrême a été largement nuancé par la défense. Selon Mes Thomas Barth et Romain Jordan, la jeune fille a décidé elle-même de venir à Genève, elle a bien suivi des cours de français et d’informatique, les photos la montrent joyeuse, elle avait les clés de l’appartement et pouvait sortir à sa guise. Certes, dans cette dynamique familiale, le contact n’était pas toujours optimal mais la prévenue a fait des démarches pour régulariser la situation de sa cousine. Elle a essayé de l’adopter, de lui obtenir un permis d’étudiant et même de lui arranger un mariage blanc. «Tout cela est incompatible avec cette accusation de traite.» Le verdict sera rendu jeudi.