Transports

A Genève, une récompense pour un bus qui embarrasse

Le Watt d’or est remis aujourd’hui au bus TOSA, une initiative d’ABB Sécheron et des Transports publics genevois, soutenue par le canton. Menaces de délocalisation, grève et panne donnent un goût amer à cette récompense

La distinction était censée mettre en lumière une innovation mondiale et écologique née à Genève, une collaboration public-privé réussie et les premiers signes d’un succès commercial. En réalité, le Watt d’or remis aujourd’hui par l’Office fédéral de l’énergie au bus TOSA plonge ses récipiendaires dans l’embarras. Retour sur un paradoxe.

TOSA (Trolleybus optimisation système alimentation) est un bus entièrement électrique qui se recharge en vingt secondes grâce à une technologie née dans les ateliers d’ABB Sécheron, en partenariat avec les Transports publics genevois (TPG), les Services industriels (SIG) et le canton.

Alimenté aux arrêts

Au lieu de transporter de pesantes batteries qui offrent 400 kilomètres d’autonomie, comme sur les voitures électriques de tourisme, la logique est d’alléger le véhicule afin qu’il transporte le plus de passagers possible sur 100 kilomètres, quitte à le recharger quatre fois. Les batteries de haute performance sont donc partiellement approvisionnées en électricité aux arrêts, et totalement au terminus et au dépôt. Ce système permet d’économiser 1000 tonnes de CO2 par an, calculés sur une distance de 600000 kilomètres.

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Il faut remonter à 2004 pour comprendre pourquoi cette innovation est née à Genève. Le groupe ABB – 136 000 collaborateurs dans le monde – cherche à se diversifier. Sur le site de Sécheron, l’équipe de son directeur d’alors, Jean-Luc Favre, qui a depuis démissionné, a l’intuition que le marché ferroviaire est prometteur. Après avoir convaincu la direction générale à Zurich, elle développe avec ses ingénieurs et ses ouvriers une technologie pionnière dans les transformateurs qui permettent d’assurer la traction des locomotives. Le succès est rapide: la part de marché d’ABB dans ce secteur atteint 50%.

Dès 2010, le groupe adapte cette technologie aux bus. En trois ans, à compter de 2013, ce projet développé à Sécheron dans l’esprit start-up (il y occupe une dizaine de personnes) fait entrer 30 millions de francs dans les caisses. Les TPG ont d’ores et déjà acheté trois modèles du bus, construits par la carrosserie Hess et en attendent neuf autres pour mars. La ville de Nantes a passé commande de 22 unités pour l’automne 2018.

Une panne le premier jour

Tout irait bien si le bus électrique n’était pas tombé en panne le premier jour de son exploitation, le 10 décembre dernier. Depuis, deux modèles TOSA parcourent la ligne 23, à vide. «Cette panne a été identifiée et résolue. Il s’agissait d’un problème lié au refroidissement des batteries embarquées», affirme aujourd’hui François Mutter, le porte-parole des TPG. Les trajets à vide sont réalisés «afin de disposer d’un maximum d’informations relatives au fonctionnement des batteries, des bras de recharge et des stations. L’objectif reste celui d’une mise en service totale en janvier», conclut François Mutter.

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«Il est sûr que cette panne tombe mal, dit un salarié d’ABB Sécheron. Mais il faut la considérer comme une maladie d’enfance, dans le cadre d’une innovation mondiale. Je ne suis pas inquiet pour la suite.» «Cela fait partie de la phase de mise en service», nous a fait savoir ABB Suisse. Aux TPG également, on se veut rassurant. Ces aléas «ne remettent pas en cause la collaboration avec ABB».

Paradoxalement, pour la direction d’ABB également, ce prix tombe au mauvais moment, même si elle se dit «ravie» de le recevoir. Va-t-elle oser appliquer son plan de délocalisation des emplois genevois, alors que le Watt d’or braque les projecteurs précisément sur le savoir-faire de ces derniers?

Près de la moitié des emplois genevois supprimés

La multinationale a en effet annoncé, le 6 novembre, son intention de délocaliser 100 des 212 emplois fixes de Sécheron en Pologne. Une quarantaine de temporaires sont aussi concernés. La production de transformateurs de traction pour locomotives migrerait à l’Est. Les activités maintenues à Genève seraient celles de recherche, d’ingénierie et de vente des pièces au cœur des motrices ferroviaires. «Le TOSA business chez ABB Sécheron n’a jamais été remis en question et restera à Genève», assure Vanessa Flack, la porte-parole d’ABB Suisse.

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Une lutte syndicale s’est engagée début novembre. Six jours de grève plus tard, un accord a été trouvé avec la direction, et les employés ont repris le travail, tout en remettant à leurs patrons une proposition visant à maintenir les emplois genevois: planifier la délocalisation sur trois ans au lieu des deux prévus. Ce qui devrait permettre de développer des activités à forte valeur ajoutée, notamment liées à la technologie TOSA, et de créer vingt emplois découlant de cette expertise d’ABB Sécheron dans les transports électriques.

La réponse du siège de Zurich doit intervenir au plus tard lundi prochain, selon un employé. «Nous ne comprendrions pas qu’elle soit négative, prévient ce dernier. Si c’était le cas, nous mettrions en place des actions plus musclées que celles de novembre.»

Pierre Maudet en alerte

La décision zurichoise intéressera Pierre Maudet, conseiller d’Etat chargé de l’Economie, qui a conduit une médiation entre le groupe et les salariés de Sécheron. Via notamment l’Office de promotion des industries, l’Etat est directement impliqué dans TOSA pour lequel il a investi près de 28 millions de francs. «La remise de ce Watt d’or n’est pas seulement le signe de la reconnaissance d’une technologie très avancée en faveur du développement durable, c’est aussi la preuve que la capacité d’innovation est une force et un atout à Genève, déclare le PLR. Pour ABB, c’est la preuve que la Suisse, et Genève en particulier, est plus que jamais compétitive.»

La conclusion du magistrat: «Je ne peux que partager les propos de Peter Voser, président d’ABB, qui assurait dans la NZZ am Sonntag, que la tendance de ces dernières années à délocaliser la production vers les pays à bas coûts allait s’inverser.» A Sécheron, nombreux espèrent que leur employeur ne se contredira pas.

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