Les rencontres entre chefs d’Etat et membres d’un gouvernement sont réglées par des procédures protocolaires. Celles-ci sont complexes, parfois surprenantes, voire cocasses. Cette semaine, «Le Temps» explore l’univers obscur de la diplomatie de haut rang.

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Un silence et un sourire. En ce 7 mars 2019, alors que le protocole voudrait que le président du Conseil d’Etat genevois inaugure le Salon de l’auto par un discours, Antonio Hodgers regarde l’assemblée comme un galopin. Muet, il fait des gestes en direction du podium. Là, c’est la chancelière qui se tient prête à prononcer le texte présidentiel devant un parterre d’invités intrigués. Le Vert vient de secouer l’ordre protocolaire de la République et canton de Genève.

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Soutien de l’Initiative International Gender Champions qui vise à instaurer une parité de genre dans les panels officiels, il a refusé de s’exprimer lorsqu’il a découvert que les intervenants prévus par les organisateurs étaient tous des hommes. «Nous leur avons d’abord suggéré de faire également parler une femme, expliquera-t-il par la suite. Or, ils n’en comptent aucune dans leur conseil.» Antonio Hodgers laissera donc Michèle Righetti parler à sa place. L’annulation de l’édition 2020 pour cause de pandémie ne permettra pas de savoir si les organisateurs avaient prévu, cette fois, une oratrice à la tribune.

Son rayonnement international fait de Genève une ruche où dirigeants, diplomates, élus et autres notables ne cessent de se rencontrer. La ville du bout du lac reçoit en un mois plus de Very Important People que Berne en un an. Le respect du protocole y est donc une discipline quotidienne.

Ni cortège ni verrée

Dans la loi cantonale, le Règlement sur le protocole entré en vigueur le 8 novembre 2011 a abrogé celui du 8 décembre 1970. Dernière modification en date: des exceptions imposées par le Covid-19 lors de cérémonies. «En tant qu’organisateur, nous étions les garants des règles sanitaires, souligne Nathalie Praz, cheffe du service information et communication de la Chancellerie d’Etat de Genève, qui chapeaute le service du protocole. Pour la prestation de serment des exécutifs communaux le 27 mai, nous avons dû adapter le cadre juridique, car nous ne pouvions pas inviter toutes les catégories de personnes figurant dans le règlement. Nous avons dû renoncer au cortège qui suit la prestation tout comme à la verrée traditionnellement offerte à l’issue de la cérémonie. Mais l’essentiel a été fait car la prestation a eu lieu. Les maires et adjoints ont pu prendre leurs fonctions le 1er juin.»

Cette relative immuabilité plaît au service du protocole de l’Etat de Genève: «Les règlements apportent une sécurité, car ils offrent un cadre connu. Cela est apprécié par nos partenaires.» Une lente transformation s’opère pourtant. «Avec les années, on observe que les codes restent, mais que les mœurs changent, décrit Nathalie Praz. Par exemple, nous assistons à une évolution au niveau de l’art de la table. On perçoit ce changement depuis le début des années 2010. A table, vin et repas copieux avec de la viande en sauce ont été remplacés par des repas plus légers avec volaille ou poisson, voire des menus végétariens ou sans gluten.» Idem sur la question du genre, donc, sous l’impulsion d’Antonio Hodgers.

En matière protocolaire, un principe est cardinal: «Nous sommes strictement neutres, martèle la responsable. Nous proposons le même accueil pour le chef d’Etat d’une République des îles du Pacifique de 15 000 habitants que pour le président chinois.»

Négociation serrée

Ce principe n’empêche pas que la visite d’une éminence puisse mettre le responsable du protocole dans une situation de négociation serrée afin de calibrer l’accueil aux exigences des invités, mais aussi aux vues des hôtes. Au moment de quitter la présidence cantonale, François Longchamp nous racontait un souvenir de janvier 2017: son voyage en train à travers la Suisse avec Xi Jinping, alors en visite officielle. Echanger avec le président chinois, l’entendre remodeler l’ordre mondial; le politicien genevois, aujourd’hui rendu à la vie civile, ressortira tout retourné du wagon CFF. La place du PLR auprès du dignitaire communiste, la possibilité même qu’une conversation puisse avoir lieu sont le fruit d’un intense travail en coulisses.

«Cette visite d’Etat était placée sous l’égide du DFAE. Mais pour que tout se passe bien lors du passage en terre genevoise, le protocole a effectivement abattu un gros travail de préparation. Tout se prépare et se planifie. Le placement et les présences nécessitent une validation par les parties concernées. Dans ce cas, le placement avait été validé par notre contact chinois», confirme la cheffe de la communication de la Chancellerie.

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La descente du train à la gare des Tuileries, et non de Cornavin, a, elle aussi, été calculée. Plus facile à sécuriser, la station est également plus proche de l’ONU, où le Chinois devait parler. Ses services de sécurité auraient voulu que la voiture du président chinois l’attendît à moins de 2 mètres des rails. Le protocole genevois souhaitait qu’elle fût éloignée de 15 mètres pour permettre une ligne d’accueil.

«Il faisait un froid polaire et la bise soufflait très fort, se souviennent les collaborateurs du protocole. Aux Tuileries, il était question de faire arriver la porte du train à l’emplacement exact du tapis rouge. Tout le monde se souvient de cette scène: la veille à Lausanne, le train avait dû faire marche arrière, car la porte n’était pas en face du tapis. Pour qu’une arrivée ait de l’allure, tout doit être calé parfaitement en amont. Le protocole a répété cinq fois le scénario d’accueil. Messieurs Longchamp et Maudet devaient sortir très vite du train pour se placer dans la ligne d’accueil, afin de saluer officiellement le président chinois à son arrivée sur sol genevois. Tout s’est très bien passé.»

Les circonstances ne permettent pas toujours de répétition générale. Le 17 juillet 2008, la présidente de la Confédération, Micheline Calmy-Rey, a annoncé au canton que des pourparlers sur le nucléaire entre les Etats-Unis et l’Iran se tiendraient à Genève dans les quarante-huit heures. Le lieu à la mesure de l’événement est tout trouvé: la salle de l’Alabama, à l’Hôtel de Ville, a abrité la signature de la première Convention de Genève. Détail: il manque une table capable de faire s’asseoir les deux délégations. Les hôtels de la place sont sollicités, en vain. C’est finalement dans un bureau de l’inspection du travail, aux Acacias, que le trésor est dégoté. «La table ovale était pour 50 personnes, raconte Nathalie Praz. Nous l’avons fait démonter et remonter en plus petite dans la salle Alabama.»