Après le canton de Vaud, Genève s’apprête aussi à dessaisir l’Organisation suisse d’aide aux réfugiés (OSAR) de son projet: l’hébergement de migrants chez des particuliers. Car cette organisation, initiatrice de ce projet d’intégration, a manifestement été dépassée par l’ampleur de la tâche.

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Mardi, l’Etablissement vaudois d’accueil des migrants (EVAM) a invoqué pudiquement le fait que l’OSAR était victime de son succès, raison pour laquelle il reprenait les rênes. «Il y a un potentiel de gens motivés à accueillir des migrants, mais l’attente peut annihiler une partie de l’intérêt de la population, estime Evi Kassimidis, porte-parole. Nous avons donc mis davantage de ressources à l’interne pour suivre l’entier du processus.» Et maintenant, Genève lui emboîte le pas: «Mon département a demandé à l’OSAR un rapport jusqu’à la fin du mois concernant le nombre d’offres, de réponses et de placements effectués, explique le conseiller d’Etat Mauro Poggia. Je doute qu’il soit favorable, étant donné la lenteur constatée et l’insatisfaction de nombreuses personnes qui n’ont toujours pas reçu de réponse à leur offre. Dès le mois de mai, l’Hospice général reprendra le flambeau, selon toute vraisemblance.»

Salle de bain particulière

Si l’idée d’héberger des migrants chez l’habitant a été saluée, c’est donc sa mise en œuvre qui pêche. Premier reproche formulé à l’endroit de la structure bernoise: la rigidité invraisemblable des conditions d’accueil, reflet d’une volonté toute helvétique du picobello. L’exemple le plus emblématique était le fait d’exiger une salle de bain particulière pour les réfugiés, un rigorisme que l’EVAM ne partage pas: «La salle de bain privée pour le migrant n’est pas une condition éliminatoire, estime Evi Kassimidis. Il faut voir au cas par cas. D’ailleurs, nous avons un exemple d’une salle de bain partagée et cela fonctionne.» Second problème: la lenteur du processus.

Dans le canton de Vaud, 150 familles d’accueil se sont annoncées depuis août 2015, dont il a découlé 30 placements. A Genève, sur 80 familles qui ont proposé leurs services, 62 ont été retenues, 10 propositions restent à vérifier et une quinzaine de placements ont abouti, selon Stefan Frey, porte-parole de l’OSAR. Un résultat qui ne transporte par Mauro Poggia: «On imagine la frustration des gens qui ont posé leur candidature. Il en va de la crédibilité de cette politique publique.»

«On a perdu six bons mois»

Comment en est-on arrivé là? L’OSAR consacre un poste à 80% et un autre à 50% pour ce projet. Quand on sait que l’EVAM vient de créer deux équivalents plein-temps et un poste de responsable de projet rien que pour le canton de Vaud, il était audacieux de parier sur l’efficacité de l’OSAR. Genève n’aurait-elle pas pu anticiper l’échec? «On n’a sans doute pas été bons en déléguant ce mandat à l’OSAR, par ailleurs subventionnée par la Confédération, même si l’Etat n’est pas lui-même responsable, reconnaît Mauro Poggia. Mais je regrette qu’elle n’ait pas appelé au secours. On a ainsi perdu six bons mois.»

Un reproche que Stefan Frey n’admet pas: «Ce projet était défini comme un projet pilote sur quatre cantons (Vaud, Genève, Berne, Argovie) jusqu’en 2016, pour lequel il était exclu d’engager une dizaine de personnes. Au deuxième semestre, on évaluera le résultat et on décidera de la suite à donner au projet sur le long terme.» Comme c’est parti, il se pourrait qu’il ne reste à l’OSAR que la paternité de l’idée. Mais Stefan Frey met en garde: «Vu l’effort énorme de la mise en œuvre, je doute que les ressources de l’Hospice général à Genève soient suffisantes pour mener ce projet à bien.»

Un problème dont Mauro Poggia assure qu’il a déjà pris la mesure et fait ses calculs: «En sachant qu’une place dans un abri coûte à l’Etat 1300 francs par mois, l’économie réalisée en hébergeant des migrants chez l’habitant nous permettra de financer les deux postes nécessaires». Sans compter que cette solution aiderait modestement à résorber le manque de places. L’an dernier, Genève a dû faire face à un solde positif de 1300 migrants. Vu la situation internationale, il n’y a guère de doutes que 2016 s’annonce semblable.

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