Victoire dans les urnes du salaire minimum, recapitalisation de la caisse de pension des fonctionnaires de l’Etat ou encore élections municipales de mai 2020: ces derniers mois, Genève a amorcé un virage à gauche. La tendance va-t-elle se concrétiser le 7 mars lors de l’élection complémentaire pour le Conseil d’Etat? En présentant la candidature unique de la Verte Fabienne Fischer, l’Alternative, composée des écologistes et des socialistes, a mis toutes les chances de son côté face à une droite morcelée, ce d’autant qu’Ensemble à Gauche ne présente pas de candidat. En cas de victoire, le gouvernement genevois basculerait à gauche, dans une configuration qui n’a eu cours que durant une législature dans l’histoire de Genève, entre 2005 et 2009.

Depuis le début de la campagne, le sort de l’indépendant Pierre Maudet, conseiller d’Etat démissionnaire et candidat a sa réélection, a quelque peu éclipsé la nature première de cette élection: un bras de fer politique. Si le Grand Conseil, aujourd’hui à majorité de droite, garde le dernier mot sur les projets de loi, le Conseil d’Etat dispose d’une marge de manœuvre pour influencer les politiques publiques en termes de mobilité, d’aménagement ou encore de finances cantonales. Pourtant, la perspective d’un basculement à gauche suscite plus d’espoirs que de craintes dans le microcosme politique genevois.

«On doit voir le changement d’ici à 2023»

Pour le coprésident des socialistes genevois, Romain de Sainte-Marie, pas de doute, la tendance à gauche, «amorcée par la cause climatique et renforcée par la crise du Covid-19», est partie pour durer. Que changera-t-elle? «La gauche a un rôle à jouer dans la stratégie de sortie de crise, estime-t-il. Dans les circonstances actuelles, alors que la précarité gagne du terrain, il convient de maintenir les prestations à la population.» L’enjeu central se situe ainsi à ses yeux au niveau du budget. «Pour préserver le tissu social, une politique d’endettement provisoire est nécessaire, en mettant l’accent sur la réinsertion professionnelle pour éviter de créer une société à deux vitesses.» Des magistrats de gauche muselés par une majorité de droite, la rengaine est connue. Si elle l’emporte, la gauche n’aura alors plus d’excuse. «C’est vrai, reconnaît Romain de Sainte-Marie. Il faudra agir vite. Si Fabienne Fischer passe, on doit voir le changement d’ici à 2023.»

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Il y a douze ans, les espoirs de la gauche avaient été douchés. Grignotés par l’électorat communiste, les socialistes avaient perdu leur second siège. Aujourd’hui, la présidente des Verts genevois, Delphine Klopfenstein, veut croire à un retour en force de l’Alternative. «L’enjeu est énorme, s’enthousiasme-t-elle. Si Fabienne Fischer est élue, le gouvernement comptera trois femmes en son sein, ce qui est rare.» A ses yeux, la gauche peut faire la différence sur trois grands chantiers: la question de l’environnement au sens large – tant la mobilité que la lutte contre le bruit et la pollution –, le développement de l’aéroport et la lutte contre la précarité. «Sortons de la crise avec un redémarrage vert et équitable!»

Un Conseil d’Etat «déjà à gauche»

Un renversement de majorité mettrait encore davantage en lumière le rôle pivot du MCG. Chef de groupe du parti au Grand Conseil, Sandro Pistis ne semble pas s’en inquiéter dans la mesure où le législatif garde la main. «Pour nous, le Conseil d’Etat mène déjà une politique de gauche, sur l’aménagement, la mobilité, la défense des fonctionnaires, mais aussi la réévaluation des biens immobiliers», déplore-t-il. Mauro Poggia n’est-il pas responsable de cette tendance? «Absolument pas», répond le député. Preuve, selon lui: le Fonds cantonal d’indemnisation de 12 millions de francs, prévu pour les plus précaires y compris les personnes sans statut légal, contre lequel le MCG a lancé un référendum aux côtés de l’UDC. «En clair, le MCG ne soutient aucun candidat, assène Sandro Pistis. Cette élection est le problème de la droite.»

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Affaibli par l’affaire Maudet, le PLR joue aujourd’hui son va-tout pour conserver son second siège au sein du collège. En coulisses, certains murmurent que le parti a dû revoir ses ambitions à la baisse. L’objectif essentiel de cette élection étant de se débarrasser de l’ex-membre encombrant pour se concentrer sur 2023. Président du parti cantonal, Bertrand Reich n’adhère pas à cette théorie. «Cette élection compte, martèle-t-il. Genève a besoin d’un gouvernement fort et efficace en ces temps de crise.» A ce sujet, Cyril Aellen remplit selon lui les deux conditions clés: «Il est employable tout de suite et jouit de la confiance du parlement.»

«Définir des priorités concrètes»

Au sujet d’un hypothétique virage à gauche, Bertrand Reich se montre tout aussi désabusé que son collègue MCG: «Ce Conseil d’Etat, tout comme le précédent, ne cesse de s’attaquer à la propriété privée, que ce soit en termes de politique du logement ou de fiscalité.» Idem en matière de mobilité, estime-t-il, regrettant que «Serge Dal Busco ait cédé aux pressions de la gauche sur la traversée du lac». Alors que la droite échoue année après année à imposer des réformes structurelles au sein de l’Etat, le président du parti voit en Cyril Aellen l’occasion d’imprimer une vision de droite. «Il est temps de définir des priorités concrètes, le maintien des emplois, la formation continue et des finances publiques saines, plaide-t-il. En évoquant l’urgence climatique comme la priorité absolue du moment, les Verts sont en décalage total avec les attentes de la société.»