Les cantons romands défendent-ils efficacement leurs intérêts au sein de la Berne fédérale? Plusieurs spécialistes avisés émettent un «non» cinglant. A leurs yeux en effet, les conférences spécialisées intercantonales, les démarches des gouvernements cantonaux auprès du Conseil fédéral sur des dossiers précis ainsi que les relais assurés par les députations cantonales aux Chambres fédérales ne suffisent pas. D'autant que de moins en moins de conseillers d'Etat siègent au Palais fédéral, pour des raisons de surcharge de travail ou encore de législation l'interdisant (ce qui est le cas par exemple du canton du Tessin). Ces experts jugent dès lors nécessaire la mise en place d'une véritable structure permanente qui se charge du suivi «fédéral». Dans le canton de Genève, par exemple, une proposition de motion vient d'être déposée au Grand Conseil, invitant le gouvernement cantonal à étudier l'opportunité de créer une «direction des affaires fédérales».

Député aux parlements cantonal et fédéral, le radical John Dupraz explique les raisons qui l'ont poussé à intervenir. «A Genève, on fait preuve d'une méconnaissance affligeante du fonctionnement de la Berne fédérale, s'inquiète-t-il, et c'est d'autant plus regrettable que de plus en plus de décisions importantes, qui touchent directement les cantons, sont prises par la Confédération.» Et John Dupraz de préciser que c'est sa longue expérience de conseiller national qui sous-tend sa démarche. Hasard du calendrier, la réflexion du député radical intervient à un moment où une voire deux Genevoises pourraient se trouver sur le ticket socialiste pour la succession de Ruth Dreifuss au Conseil fédéral. Mais pour que l'une d'elles soit élue, des relais s'avèrent indispensables. C'est précisément ce qui inquiète l'ancien conseiller d'Etat Robert Ducret, comme il l'avait déclaré dans nos colonnes (Le Temps du 30 septembre): «Contrairement à d'autres cantons, Genève est incapable de s'allier à qui que ce soit.»

Concrètement, cette «direction des affaires fédérales» pourrait être confiée à une personne qui serait chargée exclusivement de ces questions, et rattachée, par exemple, à la Chancellerie d'Etat. Une personne censée être sur place à Berne et qui prendrait régulièrement divers contacts avec des parlementaires ou encore des cadres de l'administration.

Dans les autres cantons, la nécessité de se faire entendre à Berne est évaluée de manière différenciée. Le canton de Vaud avait déjà pris les devants en 1997 en créant un Service des affaires extérieures, qui coordonne toutes les questions fédérales. Le Conseil d'Etat semble aussi se pencher sur l'opportunité d'avoir un délégué dans la capitale. A Fribourg, le Grand Conseil se prononce cette semaine sur la création d'un poste de spécialiste des affaires fédérales, un spécialiste qui pourrait entrer en fonction dès le mois de janvier 2003. «Nous sommes à 25 minutes du Palais fédéral, mais cela ne veut rien dire», ironise ainsi le chancelier fribourgeois, René Aebischer. Pour preuve: en dépit d'un lobbying ponctuel, son canton avait subi un échec amer lors de sa candidature pour l'obtention du Tribunal administratif fédéral. Dans le canton du Jura, le premier secrétaire de la Chancellerie assure pour sa part les relais avec la Confédération et apporte son aide dans le pilotage stratégique des dossiers. Mais faute de moyens, le Jura n'envisage pas de développer une structure plus importante. Et de toute façon, «quand les ex-régies fédérales prennent des décisions, nous, en tant que canton périphérique, ne pesons pas bien lourd dans la balance», déplore le chancelier du canton du Jura, Sigismond Jacquod. Quant au Valais, il compte avant tout sur ses parlementaires fédéraux pour assurer les relais.

Modèle dans ce domaine, le canton de Saint-Gall avait tenté de créer un poste fixe «d'ambassadeur» à Berne, mais la proposition du gouvernement avait finalement été refusée par les députés du Grand Conseil. Aujourd'hui toutefois, un collaborateur se charge intensivement depuis Saint-Gall des affaires fédérales et se rend régulièrement à Berne. De plus, les parlementaires fédéraux saint-gallois reçoivent avant chaque session des Chambres une «Sessionsbrief» qui recense tous les dossiers décisifs pour le canton. Enfin, pour avoir ses entrées dans l'administration fédérale, le Conseil d'Etat organise une fois par an une «Journée de la Suisse orientale» à laquelle il invite tous les hauts cadres de l'Administration originaire de la région. Canton périphérique, le Tessin juge pour sa part essentiel de manifester haut et fort sa présence à Berne d'autant qu'il «n'y a quasiment plus de hauts fonctionnaires tessinois dans l'administration, hormis Achille Casanova», regrette le chancelier, Giampiero Gianella.

Il n'empêche. Un spécialiste de la régionalisation est clair: «Un canton qui agirait seul à Berne serait vite isolé, car les problèmes actuels sont plus régionaux que cantonaux.» Ainsi, plusieurs options sont actuellement en discussion au sein de la Conférence des gouvernements de Suisse occidentale pour créer une structure permanente à Berne qui compléterait l'action individuelle des cantons. Une démarche que la Suisse orientale et centrale a déjà faite, mais qui illustre aussi la volonté des cantons de s'affirmer dans le cadre des nouvelles relations triangulaires qui se mettent en place entre Confédération, cantons et grandes agglomérations. Des relations qui n'enchantent pas tous les responsables cantonaux…