Nicole Surchat n’était pas seule à s’envoler lundi pour Bruxelles afin de recevoir le Grand Prix européen de l’urbanisme attribué au Projet d’agglomération franco-valdo-genevois par le Conseil européen des urbanistes qui distingue des projets de développment remarquables. Cette reconnaissance, c’est une équipe nombreuse et binationale qui l’obtient, entourée des élus qui ont su assurer la continuité de leur travail d’une législature à l’autre.

Sa compétence et sa capacité d’entraînement font de Nicole Surchat, 52 ans, architecte et urbaniste, l’une des locomotives de l’entreprise. Elle a piloté le Service de l’aménagement du territoire du canton de Vaud, enseigné, poursuivi des travaux de recherche, participé à moult projets et dirigé aussi «Urbanistes sans frontières» à Genève.

Cheffe du projet d’agglomération depuis 2007 auprès de ce canton, elle a codirigé avec ses partenaires, le Français Frédéric Bessat et la Vaudoise Pascale Roulet-Mariani, la réalisation du livre Genève Agglo 2030, un projet pour dépasser les frontières qui paraît aujourd’hui.

Le Temps: En quoi importe-t-il que les travaux du Projet d’agglomération franco-valdo-genevois fassent l’objet d’une distinction européenne?

Nicole Surchat: Pour moi, pour nous, il s’agit d’une satisfaction immense. Genève poursuit activement un projet urbain d’envergure européenne; voici qu’une grande instance professionnelle le relève et consacre cet effort par un prix. Comprenez que nous y soyons particulièrement sensibles. Il est continuellement question des blocages qui affectent notre canton: lenteurs, projets remis en question, différés, déficit monumental en matière de logements... A croire qu’une malédiction s’est abattue sur nous. Or, il n’en est rien. Genève va construire, Genève Agglo construit déjà. L’agglomération produit chaque année davantage d’habitations que la ville de Zurich: 1600 contre 1300. Or, si la performance zurichoise est connue de tous, nos réalisations passent inaperçues.

– Quelle est la spécificité du Projet d’agglomération, son originalité, que le jury européen a reconnues? 

– Le Grand Prix ne nous a pas été attribué pour le dessin d’une forme urbaine mais, plus subtilement, pour le processus que nous avons engagé dans un contexte transfrontalier qui en fait la caractéristique première. La grande attractivité de Genève a déterminé un accroissement soutenu de sa population et la naissance d’une agglomération transfrontalière de plus de 800 000 habitants, distribués sur deux cantons suisses et sur un fragment de territoire français. Cette population partage la même langue et les mêmes préoccupations – déséquilibre de l’habitat et de l’emploi, explosion de la mobilité automobile, disparité dans les prestations de services publics. En revanche, elle ne dispose d’aucune autorité supérieure qui puisse réguler son développement. Le Projet d’agglomération franco-valdo-genevois représente la démarche locale engagée pour «surmonter cette difficulté par le bas».

– Quelles sont les particularités du processus mis en œuvre?

– Ce processus s’appuie sur un contrat, la Charte transfrontalière, qui fixe les conditions générales d’un développement solidaire durable sur l’ensemble du territoire, dans le cadre de la politique suisse des agglomérations, de la politique française des métropoles et d’un Grand Projet de la Région Rhône-Alpes. En même temps que ce texte était signé, le 5 décembre 2007, par les 18 partenaires français et suisses, un programme d’action était formulé pour les trois années à venir. Mais une fois la vision d’ensemble énoncée, comment lui donner un contenu concret? Comment travailler à l’échelle d’un territoire de 2000 km2, grand comme Londres? Nous avons procédé par une double démarche, spatiale – en définissant des «périmètres d’aménagement coordonné d’agglomération» (PACA) – et thématique. Des sujets tels que transports, économie, logement, agriculture ont été approfondis. De très nombreuses études impliquant élus, responsables administratifs et personnels techniques à tous les échelons du territoire ont été lancées. Ces travaux, menés de manière externalisée, ont fait appel à la concertation la plus large et ont été chaque fois soumis à l’examen d’experts. Une synthèse de tout ce matériel est actuellement en cours.

– Dans cette coopération transfrontalière, quels ont été les apports respectifs?

– Pour ma part, je dois souligner l’apport capital de nos partenaires français qui disposent d’un grand savoir-faire dans les méthodes de projets et dans le passage à l’opérationnel. Nous avons compris qu’il ne suffit pas d’organiser le territoire sur le plan spatial. Construire un espace et une vie commune par-dessus une frontière revient à élaborer aussi une politique de services étendue à l’ensemble de la collectivité: accès à l’Université, à l’hôpital, à l’offre culturelle, entre autres. Sans solidarité économique et sociale, aucun consensus sur un avenir urbain commun n’est possible.

– Quelle prochaine étape vous attend?

– Un Projet d’agglomération 2 se prépare pour l’horizon 2012. Pour moi, après la reconnaissance et le prix viendra le passage à l’opérationnel. Nous venons de vivre une période extraordinaire au cours de la-quelle nous avons obtenu les financements et les appuis politiques qui nous ont permis de préparer l’énorme chantier de réfection urbaine de l’agglomération. Des projets sont définis pour chacun des périmètres. Tous les protagonistes de tous bords confondus sont d’accord pour aller de l’avant. C’est ce qui me permet d’affirmer que, oui, le canton de Genève veut construire.

«Genève Agglo 2030, un projet pour dépasser les frontières». Bilingue français et allemand, Editions Parenthèses, 219 p.