On lui donnerait (presque) le bon Dieu sans confession. Calme, détaché, toujours poli et très mesuré, Kaleb, de son prénom d’emprunt, est sans doute l’un des prévenus les plus insaisissables que cette cour criminelle genevoise ait eu à juger. Le ressortissant éthiopien, accusé des pires horreurs, a subi un interrogatoire serré au deuxième jour de son procès. L’intéressé maintient qu’à l’heure où le Ministère public lui reproche d’avoir violé et étranglé la petite Semhar, 12 ans, au domicile familial, il l’attendait en bas dans son taxi pour une sorte de «cours de conduite».

«Elle était comme ma fille»

«Je n’ai pas vu du tout Semhar le 23 août 2012», affirme le prévenu. Avant d’entrer dans le détail de cette soirée, le tribunal a fait un long détour pour saisir le contexte. Kaleb, qui entretenait une liaison intime avec la mère de la victime, dormait souvent à l’appartement de Carouge et avait une clé pour entrer. Il était proche des trois enfants. «Semhar était comme ma fille. Je l’ai aidée à faire un exposé sur l’Ethiopie et je lui avais promis un téléphone portable si elle ramenait de bonnes notes de l’école.»

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Sa relation avec la mère est restée discrète pour ne surtout pas froisser le mari, déjà séparé, qui était aussi l’un de ses meilleurs amis. Kaleb n’en avait pas parlé non plus à sa compagne. «Une question de morale.» Il partageait son temps entre ces deux femmes, dont l’une l’accuse désormais des pires violences. «Un cinéma.» A l’époque, dit encore Kaleb, «ma vie était joyeuse». Sa préférence, assure-t-il, allait vers la mère de Semhar avec laquelle il envisageait un futur.

Rendez-vous secret

La veille du crime, Semhar l’a accompagné à la station-service dans la soirée. En rentrant, dans le garage, «elle a voulu toucher le volant mais j’étais pressé de monter alors je lui ai dit qu’on pouvait remettre cette conduite au lendemain». Le prévenu ajoute qu’ils se sont encore taquinés dans l’appartement. «A minuit, elle est venue nous faire un bisou et elle est allée se coucher. C’est la dernière fois que je l’ai vue.»

Le soir des faits, Kaleb a déposé la mère et son petit dernier aux urgences de l’hôpital vers 19h30. Le tachygraphe de son taxi montre qu’il est revenu rue Tambourine, à Carouge, vers 19h47. Son véhicule est resté immobilisé jusqu’à 20h23. Qu’a-t-il fait durant cette grosse demi-heure? «Je me suis rendu là-bas pour attendre Semhar à qui j’avais promis de conduire. Je me suis garé sur le parking de l’épicerie mais elle n’est pas venue. Je me suis dit qu’elle était restée chez une copine alors je suis reparti.»

La présidente Isabelle Cuendet lui fait remarquer qu’il a patienté bien longtemps. «Je n’étais pas pressé. Attendre les gens, c’est mon métier. Je n’ai pas calculé.» Pourquoi ne pas être monté ou ne pas avoir appelé la fillette? «Je n’avais pas de raison de m’inquiéter et ce rendez-vous de conduite n’était pas important.» Vers 20h25, les rétroactifs des téléphones montrent qu’il a parlé durant douze minutes avec la mère de la victime. «On a convenu d’aller au restaurant.»

«Sa mort a été un choc»

Lors du dîner, Kaleb ne dit rien de l’absence de Semhar sur le parking. Et pour cause. Leur petit arrangement de voiture serait un secret. De retour à l’appartement vers minuit, il n’en parle pas non plus alors que la maman est affolée, le père est averti, tout le monde commence à paniquer, la disparition est signalée et le quartier est en ébullition. «Je n’étais pas très inquiet et cette histoire aurait pu révéler ma relation avec la mère de Semhar. De toute façon, cette information n’aurait rien changé. La police faisait déjà des recherches.»

Le corps de la petite sera découvert le 24 août, vers 18h, dissimulé sous le lit parental. Ce même lit, lourd de 60 kilos, dont le cadre portait les empreintes du prévenu. «J’avais aidé à le réparer.» Pour toutes les autres traces ADN, Kaleb donne son explication. «Je vivais dans cette maison.» Sur le corps de la victime? «On avait joué la veille.» Sur son slip? «Les habits traînaient toujours par terre.» Il dira encore: «Pour moi, la mort de Semhar a été un choc.»